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BACHIBOU

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Mon frère a toujours été un sacré fouteur de merde, mais de là à m’imaginer qu’il deviendrait un tueur en série par effet de mode et de média, il y avait un abîme abominable. Et d’un côté admirable pour tous les désespérés. Et surtout opportun pour tous les journalistes, romanciers, scénaristes et autres préposés aux faits divers recyclés et vendus à la populace à partir de faits réels. Cette fois-ci à partir de la vie de mon frère appelé Bachibou comme ils aimaient à le surnommer, comme si c’était leur ami intime. Ah tous ces affabulateurs de réalités, harceleurs de proches « pour en savoir plus » comme ils disent où « pour que la vérité éclate au grand jour ». Comme si les dépêches AFP ne leur suffisaient pas:


« Un suicidé sur la ligne 13 a crée un mouvement de foule faisant 21 morts et des dizaines de blessés. »

Où plus tard:

« Le meurtrier suicidé Bachibou inspire toujours plus d’imitateurs. Berlin: 31morts. »

« Le meurtrier suicidé Bachibou inspire toujours plus d’imitateurs. Madrid: 14 morts. »

« Le meurtrier suicidé Bachibou inspire toujours plus d’imitateurs. Londres: 28 morts. »

Etc..

Comme s’il avait été meurtrier avant de s’être suicidé. Comme si c’était de sa faute si de se jeter sur la ligne 13 en pleine fête de la musique allait créer un mouvement de foule digne d’une distribution de Rolex gratuite sur les Champs Elysées. Bien sûr que c’était sa faute à ce petit con: il avait tout préparé, tout prévu hormis la propagation de suicides de jeunes, diplômés (ou non) en Europe Occidentale, créant retard sur retard dans les transports en commun aux heures de pointe, lors de fêtes où de rassemblement de foule. Et encore est-ce qu’il aurait pu imaginer que 21 passagers mourraient ce fameux 21 juin? Lui qui haïssait les coïncidences. Ou que des vols, des viols et autres actes de barbarie seraient commis ce jour-là?

Il était finalement devenu une star faisant de son geste un exemple au mimétisme ravageur.

Bien sûr qu’il avait tout prévu: il avait même poussé le vice à repeindre son appartement, lui qui d’habitude était si « je m’enfoutiste ». Tous les meubles et l’électroménager, il les avait remplacés. Son appart était nickel, lui qui était pourtant si bordélique.

Mais non, pas cette fois-ci. Tout propre, tout neuf comme pour débuter une nouvelle vie.

C’est le proprio qui a jubilé: avec cette histoire il a loué l’appart trente fois plus cher.

Mais bon, d’après des psychologues c’est pas une attitude si singulière que ça que de tout ranger avant de passer à l’acte. Ce qui l’était beaucoup moins par contre, ce fut tous ses diplômes et prix bien accrochés au mur comme une exposition de sa vie. Il avait tout gardé, tout encadré: du permis vélo de primaire en passant par le brevet des collège, son prix d’excellence en rédaction… Tout… jusqu’à son doctorat en latin. Et il avait aussi exposé ses trophées sportifs: Coupe de champion de tennis de table, médaille d’or au cross du collège, médailles de judo etc… La pièce a failli être trop exiguë pour y mettre son certificat de demandeur d’emploi et son justificatif de R.S.A bien encadré en marbre naturel. Mais il a précisé que tous les autres papiers nous attendaient dans ses classeurs bleu, blanc, rouge. « Rouge » comme on l’appelait le p’tit rouquin. Ah je le vois encore sur la balançoire ou jouant au foot tout seul, dans le jardin.

C’était un sacré compétiteur. Il adorait voir son nom dans le journal et on le voyait souvent, son nom.

Mais en positif. Pas comme maintenant: à croire que tous les maux de la terre venaient de lui. Finis les dettes de la Grèce, les élections présidentielles, les explosions de centrales nucléaires en première page des quotidiens.

Dès qu’il y avait un suicide dans les transports en commun aux heures de pointe ou lors de rassemblement, on voyait sa tête de bon élève avec une légende plus que diabolique avec son surnom donné par la presse en référence à ses derniers mots.

Avant que le métro vienne, il a demandé à des gens ayant l’air d’étrangers, habillés en jaune vert et rouge, comment on appelait un kamikaze chez eux. Ils lui ont répondu que chez eux il n’y avait pas de kamikaze; que celui qui se tue, c’est un bachibouzouck. Puis un train arriva, rempli de joyeux fêtards, rempli d’humains plus serrés que des sardines qui, elles ont au moins un peu de jus pour se rafraîchir.

Là il a regardé une caméra de la R.A.T.P, il a fait un sourire et il s’est jeté en criant « Je suis un bachibouzouck!!! »

Ainsi est né la révolution des bachibouzoucks par tous ceux qui imitèrent mon putain d’frère et les hommes en costard à mallette pressés pestaient:  » Ah encore un bachibouzouck. » Et toutes les réimpressions de Tintin avec le capitaine Haddock ont changé le fameux « bachibouzouck de tonnerre de Brest » en un « Diantre de tonnerre de Brest » bien plus respectable dans la bouche de ce capitaine loyal, râleur et alcoolique.