
Mes parents aimaient aller au cinéma et, ne sachant que faire du bébé, l’emmenaient avec eux. C’est ainsi que j’ai vu sans que je m’en souvienne les films des années de guerre qui passaient à Istanbul. Dans la salle sombre je dormais la plupart du temps. Mais des images sont restées, accrochées à ma conscience, et des bribes de mélodie aussi, qui surgissent encore maintenant, venues, me semble-t-il, de nulle part. Elles ont nourri le monde onirique dans lequel je me réfugiai dans mon enfance.
Quelques plans en noir et blanc m’ont ainsi longtemps accompagnée: un jeune homme aux cheveux longs, en costume ancien, enchaîné, bras écartés, contre un mur blanc ; l’instant suivant il est, sans que je sache pourquoi, libre, ses bras vêtus de toile blanche retombent mollement sur ses côtés. Je devais avoir 2 ans à cette époque. Plus tard, vers 6 ans, j’ai créé autour de cette scène une histoire très orientale, une histoire d’amour impossible. C’en était une effectivement : l’histoire d’Anne et de Gilles dans ‘Les visiteurs du soir’ de Marcel Carné.
« Or donc, en ce joli mois de mai 1485 Messire le Diable dépêcha sur terre deux de ses créatures afin de désespérer les hommes… » Sans doute mon amour pour les histoires de Diable et de bon Dieu, ceux de Gogol et de Dostoievski, a-t-il sa source ici.
Vingt ans plus tard, alors que j’étais étudiante à Paris et que je séchais les cours pour traîner au Quartier latin, j’entrai un jour au Champollion où l’on projetait toute la journée des films anciens et où les places n’étaient pas chères. On y donnait ‘Les visiteurs du soir’. J’ai reconnu les images si longtemps figées dans un coin de ma mémoire. Et lorsque j’entendis le ménestrel chanter: ‘Démons et merveilles/Vents et marées’ – soudain il me vint aux lèvres : ‘Au loin la mer s’est retirée’. L’histoire de Gilles et d’Anne était aussi belle que celles que j’avais inventées… Ce jour-là je n’ai pas renié ce merveilleux et poignant film sur le temps, le temps qui se suspend et qui repart, le temps qui se fige dans la pierre et coule dans la fontaine, le temps d’une vie dans laquelle il s’est perdu.


