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café turc: V [Rasih Nuri İleri]

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Le vieil Istanbul.

 

C’est un enchevêtrement de ruelles qui montent, descendent, se croisent. Avec des pavés disjoints, des trous à faire tomber les grand’mères, des fissures d’où sortent des fleurs. Des voitures partout, des choses à vendre, des chats qui se battent. Au bout d’une ruelle, souvent,  la trouée bleue du ciel ou de l’eau. Des hauteurs on voit la mer, décor de carte postale. Avec des bateaux posés dessus comme des oiseaux de papier, des minarets, des palais et des forteresses. Mais peut-on vivre dans une carte postale?

 

Je vais voir Rasih Nuri Ileri, mon ‘oncle’, mon autre père dans mes rêves d’enfant exilée…

Il a près de 90 ans maintenant. Il vit seul parmi des livres et les ombres aimées, dans un immeuble patricien de Beyoglu, gardé par un  jeune et souriant cerbère qui ne laisse passer personne d’inconnu. Le bâtiment est en fer à cheval autour d’un petit jardin. Il y a des murs blancs et hauts sur trois côtés, le quatrième s’ouvre sur le Bosphore, irréel de bleu et de lumière.

Au troisième étage l’appartement. Il a vieilli avec son maître, chargé d’histoire, une sorte de Cabinet des Antiques. Les murs disparaissent derrière les livres et les tableaux. Des meubles ottomans, des bibelots anciens – «  Ca, c’est le sultan Abdülhamid  qui l’a offert à mon grand-père » – dit-il d’un ton blasé -, les portraits des ancêtres, vizirs et généraux, des calligraphies, des broderies précieuses et fanées. De sa chambre, du salon, de la bibliothèque, trouant l’ombre de l’appartement à en faire pleurer les yeux, la mer.

L’oncle est hiératique, cheveux blancs en crinière, yeux clairs, lèvres bien dessinées, profil aquilin. Lui qui a été immense et roux est assis, frêle, droit, dans un fauteuil à haut dossier de bois sculpté, au brocard passé. Ses longues mains posées sur les accoudoirs font des taches blanches. Il parle, lentement, un français châtié et rare qu’il a appris il y a très longtemps au lycée français de Galatasaray. Il règne chez lui la même paix que dans le cimetière marin de Paul Valéry, une langueur faite de chaleur, de sagesse et de contemplation. Un jour il s’endormira, le regard posé sur le bleu inaccessible de l’eau et du ciel. Les yeux attentifs de ses ancêtres l’accompagneront. Il ne sera pas seul, avec lui mourra le monde ottoman.

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photos: reha yünlüel