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EN MEMOIRE DE GILLES VEINSTEIN

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photo par reha yünlüel

Notre ami Gilles Veinstein nous a quittés il y a seulement quelques jours. Et déjà son absence se fait douloureuse. Je ne viens pas ici évoquer sa carrière prestigieuse ni son érudition, l’EHESS et le Collège de France, ses nombreux écrits sur l’empire ottoman, d’autres le feront mieux que moi.

Mais j’aimerais parler de l’ami qui pendant des années nous a régulièrement rendu visite à Strasbourg, ou plus précisément à ma mère, Irène Mélikoff, qu’il aimait beaucoup, au point de me dire, lors de son enterrement au cimetière russe de Sainte-Geneviève des Bois : «  Tu sais, moi aussi, je perds aujourd’hui une mère. » Et cette phrase qui valait toutes celles utilisées d’ordinaire pour les condoléances avait fait de nous les enfants d’une même fratrie touchée par le chagrin.

Ma mère, loquace, et lui qui ne l’était guère, se parlaient pendant des heures au téléphone. Quand je venais la voir en fin de journée, elle me disait : « Gilles a appelé, nous avons beaucoup bavardé», avec l’expression d’une petite fille qui a échangé des secrets inavouables avec sa voisine de classe. Et lorsqu’à l’occasion d’un colloque ou d’une conférence elle recevait des orientalistes chez elle, elle disait toujours : « Naturellement on ne va pas mettre Gilles à l’hôtel, il sera chez nous. Il fait partie de la famille ! »

Gilles aimait bien cette atmosphère douillette et féminine qui régnait dans l’appartement de la rue de l’Université, à la fois orientale et slave, il aimait le passage du français au turc et du turc au russe, les gravures orientales accrochées au mur au-dessus d’un chiffonnier Empire, la cuisine d’où sortaient selon l’humeur du moment des blinis aux œufs de saumon ou un pilav parfumé, et aussi nous trois, les filles, qui lui faisaient un brin de conversation à chacun de nos nombreux passages.

De ses écrits savants, moi qui ne suis pas turcologue, je retiens surtout  sa leçon inaugurale au Collège de France, agitée, il faut le dire,  par le chœur à deux voix formé par les manifestants qui criaient dans la cour et par ses amis qui leur répondaient de l’intérieur de la salle. Et dans ce tumulte sa voix sonore et concise évoquait, imperturbable, son métier de « successeur, même lointain, de ceux qui, coiffés d’un kalpak de forme caractéristique, enveloppés d’un kaftan à col d’astrakan, de martre ou de petit-gris, et chaussés de babouches jaunes, couraient tout le jour du palais à l’ambassade et de l’ambassade au palais. » Je riais beaucoup à l’évocation d’un Gilles revêtu de ce costume, lui qui était si élégant et si occidental dans sa mise, mais il aimait tant ses amis les drogmans qu’il aurait, je pense, enfilé  avec plaisir le kaftan à col de fourrure.

Et, plus sérieusement, à la fin de la leçon, lorsqu’il parla de « … cet adage du métier selon lequel les documents ne répondent qu’aux questions que l’historien leur pose », je fus ravie par la réflexion qui suivit : «  Encore doit-il savoir les écouter quand ils répondent… », au point de m’en souvenir à chaque fois que je déchiffrais de vieux textes slaves.

 

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Une année, Gilles nous envoya pour le Nouvel An, une carte reproduisant une peinture de Jacques Linart, Les cinq sens, que je garde encore aujourd’hui, tant le sujet me paraissait lui correspondre, par le sujet et par l’époque : le tableau avait toute l’élégance du XVIIIe siècle qu’il affectionnait particulièrement et parlait de l’éphémère, de fleurs trop épanouies et déjà languissantes, de grenades –fruits orientaux s’il en est – déjà touchées par le pourrissement. Il le commentait avec passion et son visage avait l’expression d’un enfant ravi devant la beauté des choses et celle du philosophe, mélancolique devant leur vanité. Mais surtout il me fit remarquer, avec un brin de malice, le grand bol de porcelaine chinoise qui supportait les fruits: « As-tu bien regardé la coupe ? As-tu vu qu’il y a un poème gravé dessus? – me dit-il. Je fis oui de la tête avant de demander : « Un poème sur quoi ? » – « Et bien, je l’ai enfin retrouvé, – répondit-il, – c’est un poème sur la pérennité des choses ! » Et  d’avoir découvert le double sens du tableau le rendait joyeux.

Notre ami Gilles est parti il y a peu de jours, pour un autre monde. J’aime à croire qu’il est devenu un alcyon, à l’instar de ses amis, les drogmans, dont il avait dit: « [Leur] va-et-vient si fébrile faisait dire que leurs âmes devenaient, après leur mort, ces alcyons qu’on voit fendre l’air au-dessus du Bosphore ».