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[l’exercice de la falaise nous laissa ébahis]

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L’exercice de la falaise nous laissa ébahis. Un étonnement sans limite devant ce qui pétille de vie. La vie constamment éclate de mille feux, crépite de joie. Au promontoire du jour, la langue est une île, elle fait de nous des insulaires. Le silence est un océan, il fait de nous des frères partageant même faim d’espace et même sang de lumière.

Les mots sont là, tout simples et si complexes. Un fil invisible les assemble, les oriente, les relie. Un fil de silence les traverse, filant comme un souffle entre les lèvres. Le mot a des lèvres aussi, une bouche impalpable qui le prononce. Une silencieuse accompagne chaque parole, plus fidèle qu’une ombre lumineuse. Pas un pas et point de danse sans l’anse de son bras. Car la parole a des oreilles aussi pour entendre le silence qui écoute.

Le jour en nous se fit homme et nous éclaire, depuis la nuit des temps. Avec lui, le monde entier est advenu. L’invisible a envahi le visible. Surgissement, irruption lumineuse, fontaine de clarté et sable, sable, que l’on foule sous le ciel étoilé. Mais parfois dans la nuit des tempes d’autres voix se font entendre qui chuchotent derrière la porte au fond du souterrain où surgit le séjour.

Le jour sait. Jamais il ne perd son sujet. Le jour sait, se saisit en lui-même de sa substance et toute chose vibre dans sa lumière. Croire qu’il est autre chose que lui peut nous conduire à nous prendre pour autre chose que nous-mêmes. Hors, ce soi-même n’est personne et rien d’autre que lui. Un royaume sans limites. Un rien devenant toute chose. Riche de n’avoir rien à perdre.

Le séjour qui n’est nulle part est le vrai séjour. Rien n’en est exclu. Poissons velus, singes chauves, arbres à écailles se bousculent dans un espace insituable où des voix innombrables à nouveau affluent, s’élèvent et se mélangent. Mille noms, cent un visages pour le sans nom, le sans visage. De l’oracle tombent les aurores proverbiales.

Quitte le séjour, il se réfugie en toi. Le seul malheur est d’oublier que nous sommes l’immensité du ciel. Uniques et incalculables. De rogner nos ailes aux ruelles du mensonge. De renier la grâce qui nous est, à tout jamais, accordée. Alors que déjà la joie monte et nous gagne comme un matin. Nous sommes un ciel, un espace ouvert, une vacuité sans fond qui contient le monde tout entier. Sans fin, le sans visage nous dévisage.

Le scribe reconnaît en lui l’antique drame. Il réunit en son séjour terrestre, le désir, sa force d’attraction et l’amour, sa bénédiction. Il interroge le mystère du sommeil et le secret du jour, grands brûleurs d’illusions. Il découvre qu’une même énergie les traverse et donne vie au drame dans la clarté du séjour. Il voit, il sait, il sent que cette énergie s’enflamme dans le lieu même du drame. Le jour omniscient de la conscience.

Le jour dit à ses fils : La nuit, regardez mes sœurs les étoiles. Je serai parmi elles au milieu de vous. Je suis l’immobile plateforme, la capacité ouverte où le mouvement s’accomplit. Et les millions d’étoiles dans le ciel sont autant de jours. Et nos jours, nos jours au fil des jours sont autant de perles qu’un fil de nuit relie. Un point à l’envers, un point à l’endroit. Jusqu’à se rompre. Elles brillent alors un instant avant de rouler sous la table de l’oubli.

Toute prose chemine vers le poème. Il n’est point d’autre aboutissement à la parole que son origine. Le désir baptise la beauté. Et cette beauté est notre amour.

—————————————- Extraits de « Le Séjour« , Arfuyen, Paris-2009

Enfant, accroupi dans un sous-bois de pins, j’observais une fourmilière. Les fourmis, affairées, couraient dans tous les sens. Je les savais ignorantes de mon regard et cette connaissance vive et immédiate, m’incitait à penser que peut-être le ciel, comme une immensité aussi transparente que mon regard, m’observait de la même façon, moi, mes congénères et tout ce qui s’agite à la surface de la terre.

Nous sommes tous les enfants de l’infini. Quand l’infini nous saisit, on ne peut se tromper, on sait que c’est lui. L’évidence est comme un nerf qui réagit dès qu’on le touche. Irruption de l’ineffable, les jacasseries s’éloignent.

L’enfance est le royaume de l’indifférencié. Alors la joie, la peine sont là mais il n’y a personne pour les revendiquer. Devenir quelqu’un c’est sortir de cette royale intimité. C’est passer de la méditation à la préméditation.

Le poème nous invite à rejoindre la neutralité éblouissante, le centre incolore et sans limite où le monde à chaque fois s’éveille, s’enflamme et nous enchante.

*

le seuil

L’éveil

d’une seule vague

secoue l’aurore

fait tomber les rêves

Le jour

s’ébroue

dans l’eau claire du matin

*

la marche

Espace instantané de l’esprit

transparence fraîche

limpidité sans limite

Armé d’une source d’eau pure

je fais du porte à porte

Les chemins sont des rivières immobiles

dès que je marche elles se remettent à courir

*


la réconciliation

Il suffit de parler calmement

pour qu’à nouveau les oiseaux reviennent

se poser entre les mots

*

le sans-nom

Je dessine un cercle

pour voir l’oeil

qui me regarde

*

l’indicible

Le poème

est le chant

d’un muet

*

la quête

En chemin j’ai mis

le blé à mes hanches

et le ciel sur l’épaule

Plus loin

d’une main aveugle de bijoutier

je vérifie la nuit

*

la flamme

Ne suis-je pas cette flamme allumée dans mon corps ?

Même mon corps a lieu dans sa lumière

La chance de ma vie c’est ma vie