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Sexy in Kreuzberg

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traduit par belkıs sonia philonenko
La tête pleine d’idées je roule à vélo. C’est sûr qu’on peut difficilement écrire dans ce genre de situation. Il n’y a qu’une bonne mémoire qui soit utile quand on s’assied pour écrire. Ce n’est certainement pas comme  quand on fait du vélo en été avec une minijupe, un exhibitionnisme secret dans la tête et de l’air frais par en bas. Ca m’a toujours excitée de voir que les hommes sont plus nombreux à me lancer des regards quand je suis en minijupe sur mon vélo. Tâchons de ne pas éluder la question, du genre  « c’est dans la nature des choses ». Voyons jusqu’où nous emmène notre imagination. C’est tout à fait comme un rêve pour moi. Je sais que la vie est un risque, même dans la circulation en Turquie, fantasmons donc sur le vélo. Pas besoin d’autre sujet dans cette situation.  Des femmes en vélo ça n’existe même pas… même les femmes au volant sont harcelées quand elles  luttent pour arriver là où elles veulent aller.  Elles sont déterminées, elles doivent combattre les pressions sexistes des conducteurs mâles… Que la force soit avec elles. Peut-être les femmes ont-elles trouvé une formule pour venir à bout du problème. Je ne sais pas. Peut-être vont-elles finir par aimer ça ou au contraire, comme certaines, devenir des tueuses. Pas d’importance si nous nous consolons, nous et nos amis allemands, en disant : « Les Turcs de Turquie sont bien mieux que ceux d’ici » ; la réalité dans laquelle nous nous trouvons nous dit le contraire. Ici, mes souvenirs de ne pas oser me jeter dans la circulation sont loin derrière moi depuis des années. J’ai fui tout ça et je suis venue à Berlin, Allemagne, pour rouler à bicyclette. Je suis venue, mais je me suis installée dans le mauvais coin : à Kreuzberg.

En fait on n’y est pas si loin de là-bas. Je ne sais pas comment je peux m’aventurer au-delà des limites de mes propres sentiments parmi tous ces gens qui manquent d’imagination. Peut-être le sais-je, mais je ne laisse pas voir. Il vaut mieux que ça ne se voit pas. Il y a les hommes qui se cachent, même s’ils me semblent agir de façon plus sexuelle. Et puis il y a ceux qui ne sont pas trop explicites, qui savent, mais font comme s’ils ne savaient pas. Le plus triste pour moi quand je suis arrivée  en Allemagne, c’était de ne plus entendre de sifflements – les hommes n’essayaient plus de me séduire comme ils le faisaient en Turquie. N’étais-je plus attirante ? j’en fus déprimée en certain temps, mais ensuite je compris que la mentalité et l’atmosphère étaient différentes ici. De toute façon j’étais trop jeune à l’époque. Les hommes avaient déjà adopté la règle  « je ne dis pas qu’une belle fille est belle tant qu’elle n’est pas à moi ». Modernité, voilà ce que c’était. Mais toute chose a un bon et un mauvais côté… Les problèmes sont inévitables, mais il faut trouver le truc pour s’en sortir aisément. Un amour vrai et passionné, voilà ce que je cherche, même si tout semble artificiel ici. Il n’est pas possible de distinguer sexe de sexisme. Le problème n’est pas de trouver la bonne personne, mais qu’elle arrive trop tôt.

Ce texte, c’est en partie pour me venger. De qui ? De ces femmes turques voilées, un foulard autour de la tête, portant des impers, qui continuent à manger des graines de tournesol quand je fais marcher ma sonnette et que je leur demande de me laisser passer avec mon vélo et leurs maris qui me cèdent le passage poliment, mais  lancent un« va te faire foutre », croyant que je ne comprends pas le turc. A la première occasion, je les observe. Où vont-elles, ces femmes ? Bonne question! Oui, elles vont faire les courses, rendre visite à la famille, faire des ménages à 4h du matin; je pose mon vélo et m’engouffre dans le métro à cette heure ingrate. Les femmes se pressent dans le métro comme des troupeaux de rats. On dirait qu’elles portent leur tenue de travail déjà sur le trajet. Presque toutes de la même taille, du même poids, du même type. Elles remplissent le métro à cette heure.  Elles vont travailler. Comment peuvent-elles s’habiller si mal ? Je m’assieds et j’imagine. Le langage de leurs corps est banal, alors je force mes fantasmes. Je les déshabille lentement, j’enlève d’abord leurs foulards. Puis je me venge avec la plus sexiste révolte. A moitié nues, dans la lumière blafarde, toutes ensemble ou parfois l’une après l’autre. Les mains sur les zones du plaisir, se touchant les seins. Comme elles ont faim de sexe ! Comme elles se touchent avec plaisir. Des femmes étonnées, affamées de plaisir, remplacent les figures sorties du même moule. Elles n’ont aucun charme, mais cette chose  secrète que je fais m’excite. En fait ce qui me donne du plaisir, c’est d’exagérer une chose aussi « naturelle » dans le métro. Leurs maris viennent après. Ils sont nus. Dieu, ils sont déjà en train de s’exciter sous les draps. Les femmes ont peur ou honte de faire entendre des cris de plaisir ; elles font l’amour en secret, cachées sous les couvertures, même si c’est elles le font avec le même homme depuis 20 ans. Le viol légal, c’est la vie ordinaire. Les femmes ont l’air fatigué. Les femmes attendent que ça se termine. Les hommes continuent. Ils doivent fantasmer sur d’autres femmes en se masturbant sur elles. Le sexe est un assaut impératif. Appelle ta femme quand tu veux et elle viendra. Après elle nettoiera la baignoire et fera à manger. C’est de l’esclavage à vie, je ne comprends pas comment ces hommes peuvent banaliser leurs femmes au point que c’est comme manger, boire et chier, alors qu’ils sont si avides d’autres femmes et si pleins de fantasmes. Et comment ces femmes, pas même par un seul geste, peuvent-elles me rappeler qu’elles vivent en Allemagne ? Et que peut-on attendre des enfants qui naissent dans cette banalité? Evidemment ils vont, une fois qu’ils auront quitté la maison, rattacher à ce stéréotype des femmes qui seront différentes, penser que ces femmes sont vêtues pour être harcelées, alors pourquoi ne pas y glisser un doigt. Ce n’est pas inattendu… Elles devraient au moins me laisser passer quand je fais marcher la sonnette de mon vélo, ça serait déjà pas mal pour un début. Je sais, je sais…On peut trouver les mêmes idées partout, dans toutes les sociétés, sans les voiles ou les foulards, ou celle qui portent des minijupes et du maquillage et qui attirent l’attention même avec un voile sur la tête. Pour le moment elles sont hors de ma vue.

Je fais des spaghettis. Les oignons ont grillé, c’est le moment idéal pour faire la sauce tomate. Je sors la sauce du frigo, j’y plonge la cuiller et je renifle. Elle est foutue et mes oignons sont presque brûlés. Je cours sonner chez les voisins. C’est une question de nostalgie turque de ma part. C’est courant ici, cet échange entre voisins de produits d’urgence. En tout cas, la femme qui m’ouvre est une de celles dont j’ai parlé. Le genre qui ne daigne pas laisser passer et m’ignore moi et mon vélo. Elle me regarde bizarrement.  Moi à mon tour je me sens décalée. Voyez le genre de primitivisme que je rencontre au beau milieu de l’Allemagne. Elle me donne sans grand entrain deux cuillerées de sauce tomate.

Je me sens obligé de lui expliquer : « Madame, mes oignons sont en train de brûler… Je me suis rendu compte trop tard que ma sauce tomate était périmée….. »
Je note que mes observations restent sans effet. Comme elles sont vite germanisées quand il ne s’agit pas de leur cuisine, bien qu’elles soient attachées à leurs coutumes! Une dernière explication pour vous : tous les voisins de l’immeuble dans lequel j’habite appartiennent à ce type turc que j’ai décrit. Voilà pourquoi j’en ai tellement assez. A gauche, à droite, derrière, devant, c’en est rempli. Je suis déprimée, alors je décide de faire un tour en vélo. En le décadenassant devant l’immeuble où je l’ai posé, qu’est-ce que j’entends dire à une de ces dames : « Ne mets pas ton vélo ici, nos caddies ne passent pas. » En fait il y a assez de place pour elles  et leurs caddies. Ooh, – fais-je – « Dieu Lui-même ne peut vous sauver, allez au Diable vous faire foutre ! »