Enfin elle arrive ! Des semaines que nous planifions une soirée entre filles, ma sœur Ariane et moi. Une petite soirée sans les enfants, attablées à une terrasse à contempler l’agitation du centre-ville, oublieuses du quotidien et son rythme frénétique. Comme toujours elle est en retard, le téléphone à la main et sous le bras un nouveau sac à main. Je lorgne sur le luxueux article, celui-là même qui s’étale en photo géante sur les vitrines d’un magasin de maroquinerie de luxe en plein cœur de Strasbourg. “Le cadeau d’un ami… Une histoire compliquée…” lâche-t-elle vaguement. Mon museau s’allonge un peu de curiosité mais je ne dis rien, je sais qu’il suffira d’attendre un peu pour en savoir plus, la fin du premier verre de bière, l’ouverture d’un nouveau paquet de cigarettes pour entrer dans le vif de la confidence.
Sur le pas de la porte j’attrape mon sac négligemment posé sur la poussette, un petit sac en textile avec un imprimé fleuri ,acheté en soldes dans un magasin de chaussures, parfait pour l’été. Celui-là au moins ne craint pas mes virées au parc ni de se frotter, posé contre ma hanche, au muret de l’école contre lequel j’attends postée que la sonnerie libère un flot d’enfants. De chaque côté du petit mur chaque jour de la semaine, des yeux impatients se braquent sur les êtres familiers, pressés de retrouver pour un gouter, une ballade, le précieux chargement de biscuits ou de chocolat au fond du sac maternel.
“Moi aussi j’ai un nouveau sac” dis-je en souriant. Entre deux sms elle jette sur mon sac à main un regard teinté d’une vague commisération. Sous la lumière crue de l’ascenseur j’en vérifie une dernière fois le contenu: mon téléphone portable, mes papiers d’identité, un vieux mascara épuisé, des chewing-gum menthol, de la menue monnaie,,, tous les auxiliaires de mon quotidien dispersés au fond ou sournoisement dissimulés dans l’ombre de ce petit dédale de poches et de tirettes. Une fois rassurée je serre mon sac sous mon bras, goutant le contact du coton sur ma peau.
Nous abordons enfin la terrasse promise. “Vraiment magnifique ton sac!” dis-je dans l’espoir de relancer les confidences. “Oui…” dit-elle d’un air morne. “C’est un cadeau de Mathias…nous nous sommes encore disputés au sujet de sa femme, je pense qu’il ne la quittera jamais…il a beau mettre tout son cœur à me persuader du contraire je ne le crois plus! Nous nous sommes revus une semaine après et il est venu au rendez-vous avec un paquet de la maison Longchamp. J’ai accepté son cadeau…je me demande bien pourquoi je cède encore à ce Don juan de carnaval!” Je ne fais aucun commentaire, voilà des mois que je suis les péripéties de leur liaison orageuse, les rendez-vous d’amour éperdus succédant aux coups de sang, les ruptures jurées devant Dieu, les “cette fois, c’est fini!” qui cèdent la place à de pudiques “j’ai revu Mathias hier soir…” ou de sibyllins “je ne serai pas à la maison ce week-end!” Elle reste pensive un instant, ses doigts triturant inconsciemment le petit cadenas doré, la chainette clinquante. Je médite de mon côté sur ma vie tellement rangée, le ronron familier de notre mariage, à nos petites habitudes sclérosées, je me sens vaguement jalouse des passions d’Ariane…
“En somme dis-je, vous êtes en semaine A! hum…” dit-elle toujours pensive, “je me demande si je ne vais pas le vendre! Après tout, je n’en ai pas vraiment besoin de ce sac et puis il comprendra que je ne tiens pas à renouer avec lui”
D’emblée nous savons toutes les deux qu’elle n’en fera rien et nous partons toutes les deux d’un grand rire de connivence.
“T’es folle, il est trop beau ce sac!” dis-je en feignant la naïveté pour augmenter l’effet comique de sa bouderie. “Oh t’as raison, je crois que je vais le garder quand même” en exagérant sa conviction comme si elle était neuve. Pour fêter cela nous commandons un deuxième verre. Je reconnais ma sœur à notre humour, difficile à partager, mélange de caricature de nous-même et d’ironie grinçante, il n’est vraiment hilarant que pour nous seules.
“Et ton mari, au fait, ou est-il ce soir?” me demande-t-elle à brule-pourpoint
“Il est au cinéma…un film de kung-fu ou quelque chose comme ça. Heureusement, la baby-sitter habite l’immeuble” dis-je pour meubler la conversation et ne pas avoir à aborder l’épineuse question de notre mariage. D’un même élan nous consultons notre portable au fond du sac, je regarde l’heure sur le petit écran bleuté, espère-t-elle un message de Mathias?
De retour à l’appartement je fourrage mon sac à main dans l’espoir illusoire de tomber sur mes clés. Je n’ose sonner de peur de réveiller les enfants, mais dans quelle chausse-trappe maudite sont-elles encore tombées? Mes doigts rencontrent une matière collante, du chocolat!? Un reste de BN oublié au fond d’une poche. Bon, c’en est trop! Je commence à dévider le contenu avec agacement.
Ariane en fait de même à la recherche d’une petite lampe de poche, une anse entre les dents, sa main droite dépose dans la paume de sa main gauche tendue en réceptacle une plaquette de pilule, une brosse à dent dans un étui, une palette de maquillage…je la regarde dérouler le fil de sa vie de femme moderne officiellement célibataire.
Pendant que je peste sur ces maudites clés les portes de l’ascenseur s’ouvrent à nouveau. J’aperçois la silhouette de mon mari que le hasard a déposé en même temps que nous sur le seuil de notre appartement. D’un coup d’œil il comprend notre détresse et sans un mot il sort une clé de la poche de son bermuda puis il ouvre la porte comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle au monde!



