Hergé, le créateur de Tintin, était-il un artiste? Ma réponse est un oui retentissant, mais je voudrais ici me concentrer sur son chef-d’oeuvre absolu, ‘Tintin au Tibet’ qui, à mon avis, marque une étape importante vers le dépassement des limites mêmes de l’art.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, il y a des gens qui n’ont pas lu ce merveilleux roman graphique ou qui ne s’en souviennent plus. Permettez-moi donc d’en rappeler brièvement l’histoire. Tintin et le capitaine Haddock sont en vacances en Suisse; un soir Tintin voit en rêve son ami Chang qu’il a rencontré des années auparavant en Chine. Enseveli jusqu’à la taille dans la neige, Chang l’appelle au secours. Le lendemain matin arrive une lettre du jeune Chinois où il annonce sa venue en Europe. Mais on apprend bientôt que l’avion qu’il devait prendre s’est écrasé dans l’Himalaya sans qu’il y ait de survivants. Encore sous le coup de son rêve, Tintin refuse de croire à la mort de Chang et malgré ses efforts le capitaine n’arrive pas à le persuader. Ils partent ensemble pour le Népal où ils retrouvent Tharkey, le sherpa qui a conduit l’équipe de sauvetage jusqu’au lieu du crash. Tharkey refuse d’abord de refaire cette ascension périlleuse, disant que l’hiver est proche et que, de toute façon, si Chang a survécu, il est devenu la proie du Yéti, l’abominable homme des neiges qui vit dans la montagne. Finalement il se laisse convaincre; ils louent des porteurs et commencent l’ascension de l’Himalaya. S’apercevant que le yéti est dans les parages, les porteurs affolés se sauvent, Tintin, le capitaine et Tharkey continuent seuls et au prix de multiples dangers atteignent le lieu du crash. Tintin trouve une écharpe sur l’un des sommets voisins et comprend que Chang était là après l’accident. Mais rester dans la montagne étant trop dangereux, ils prennent le chemin du retour. Ils sont sur le point de succomber, quand ils arrivent à un monastère bouddhiste. Un des moines entre en transe et voit Chang dans une grotte de la montagne du Museau du Yack. Ils repartent donc en expédition. Chang est effectivement dans la grotte mentionnée par le moine, car le yéti l’a sauvé et l’a soigné avec solicitude jusqu’à ce qu’il retrouve ses forces après une longue fièvre. Lorsque Tintin et le capitaine arrivent à l’emmener, on entend les plaintes du yéti résonner dans la montagne.
Je lus Tintin au Tibet pour la première fois quand j’étais enfant; l’album alors me déplut car je le trouvai moins intéressant que les autres aventures de Tintin. Mais, comme pour montrer que cette oeuvre est en fait destinée à un public d’adultes, plus j’avançais en âge et plus j’éprouvais de l’intérêt. A l’adolescence j’étais fasciné par le thème de l’amitié et de la loyauté dans l’histoire. J’avais sans cesse en tête le discours de l’abbé du monastère après le sauvetage de Chang: « Comme vous êtes heureux d’avoir inspiré une telle amitié à ces étrangers qu’ils sont venus vous sauver de si loin. Et comme vous êtes heureux, étrangers, de ressentir tant d’amitié dans votre coeur.”
Des années plus tard je vis avec une certain crainte qu’un thème qui ne devrait pas avoir sa place dans un livre pour enfants, celui de la mort, était non moins important que l’amitié dans l’histoire (”Il est mort, je vous le dis! Pourquoi ne me croyez-vous pas?” “Je ne peux venir, sahib, la mort attend dans la montagne. Je ne peux risquer trois vies, la vôtre, celle du jeune sahib et la mienne”).
Les amis à qui j’essayai d’expliquer ces choses, trouvèrent que je ‘donnais trop de signification à une oeuvre moyenne’. Puis je trouvai dans un livre que ‘Tintin au Tibet’ était l’oeuvre qu’Hergé mettait au-dessus de toutes les autres. De plus, cet album semblait être le fruit d’une période de crise. Après des années de marriage, Hergé avait une liaison avec une autre femme. Ce qui transparaît derrière ce livre sur la loyauté est la trahison. Travaillé par le remords, il regrettait le passé, voulant retourner aux jours innocents de l’amitié avec Chang, l’étudiant chinois qu’il avait rencontré de années auparavant, lorsqu’il dessinait ‘Le lotus bleu’, et dont il avait donné le nom à l’ami de son héros.
Je ne veux naturellement pas dire que tout soit né d’une crise typique de la cinquantaine; ni que ces rêves blancs se soient transformés en neiges du Tibet, que la jeunesse perdue d’Hergé ait pris les traits de Chang que Tintin est bien décidé à retrouver, ou que Mme Hergé soit devenue le yéti, ‘geôlier’ de cette jeunesse. Une oeuvre d’art ne peut être ramenée à des origines si simplistes et, comme je l’ai dit, ‘Tintin au Tibet’ a une dimension qui dépasse même l’art.
Il n’est pas nécessaire de connaître l’histoire d’Hergé pour trouver ce livre saisissant. Il suffit que nous ayons nos propres rêves de trahison; que nous trahissions, pas nécessairement nos épouses, mais notre vie de tous les jours, la jugeant monotone et dépourvue de sens et désirant ‘autre chose’. Les rêves qui nous entraînent au loin; notre passé et nos espérances perdues sous la neige; la montagne où rôde la mort; le géant, créature stupide qui prend soin de nous lorsque nous sommes malades et qui, lorsque nous sommes assez forts pour partir, pleure de chagrin; et ces porteurs marchant, marchant sans cesse sous le poids du fardeau; nos vies s’en allant furtivement… Toutes ces choses me frappent comme des composantes d’un grand mythe.
Borges dit que la littérature commence et finit comme le mythe. Il y a évidemment plus d’oeuvres littéraires que de mythes. Mais qu’est-ce donc qu’un mythe? Il me semble que dans une oeuvre littéraire l’auteur contrôle la fiction qu’il crée. Il sait, ne serait-ce qu’instinctivement, où il veut aller et oriente son histoire dans cette direction. Mais dans le mythe c’est la fiction qui prédomine, éliminant, pourrait-on dire, l’auteur. Celui-ci cesse d’être lui-même pour devenir ‘monsieur tout le monde’ (une transformation qui est à la source de la véritable ‘anonymie’ des mythes); il erre, comme un homme qui erre dans l’architecture fantastique du rêve, parmi les éléments les plus simples, les plus fondamentaux, les plus durables de sa vie, mais aussi de la vie humaine en général, et il nous entraîne dans ce voyage à vous couper le souffle. C’est la ligne qu’Hergé est sur le point de passer. Dans toute la littérature du XXe siècle je ne vois qu’une oeuvre qui touche d’aussi près au mythe que ‘Tintin au Tibet’. Non, ce n’est pas ‘Finnegans Wake’ où Joyce s’efforce de devenir ‘monsieur tout le monde’. Je n’en révélerai pas le titre maintenant. Peut-être un jour, si l’occasion s’en présente, je raconterai cette histoire aussi.


