Aujourd’hui je voudrais vous parler de la Mort, c’est-à-dire de la Vie. Car la mort est l’antithèse de la vie, comme la nuit est l’antithèse du jour, comme l’hiver est l’antithèse de l’été. Ce sont des forces antinomiques dont la synthèse forme la Réalité suprême. En tout être coexistent la mort et la vie, c’est-à-dire l’opposition de deux forces contraires qui forment l’Eternité, le yin et le yang des taoïstes.
La mort, c’est la nuit, le sommeil. Mais la nuit donne naissance au jour, le sommeil préside à l’éveil. De même la mort porte en elle la vie.
Lorsque le grand mystique iranien, Mansour al-Halladj, fut condamné à mort pour avoir proclamé : « En-el Hak » ‘Je suis la Vérité suprême’, il s’écria : « Tuez-moi encore et encore, car dans la Mort il y a la Vie ».
Cette mention de Mansur al-Halladj nous ramène au soufisme, le grand mouvement de mystique musulmane, et je voudrais vous montrer une image qui a été pour moi une révélation, car c’est elle qui m’a amenée à vous parler aujourd’hui de « Mourir avant de mourir ».
Je l’ai découverte il y a une quinzaine d’années à Konya, chez un vieux collectionneur de manuscrits aujourd’hui décédé. C’était un tableau orné de roses, et aux coloris éclatants.
On voit sur cette image un homme représenté sous forme d’une calligraphie, car l’islam ne permet pas la reproduction de la figure humaine. Cet homme conduit un chameau qui porte sur son dos un cercueil et une épée à deux tranchants, l’épée symbolique d’Ali, cousin et gendre du Prophète, dans lequel le chiisme sous sa forme la plus extrême – l’ismaïlisme – voit la manifestation de Dieu sous forme humaine.
Sur le tableau il y a trois inscriptions hermétiques ; la première est celle qui forme la figure humaine ; on y lit en arabe : « Je suis la Cité du Savoir, Ali en est la Porte. » Cette phrase est la clef de l’islam ésotérique. Muhammad est la Cité du Savoir, mais c’est Ali qui en détient la clef : Muhammad, c’est la religion officielle, le sunnisme, tandis qu’Ali est l’islam ésotérique, la Vérité cachée que seul l’initié pourra percevoir.
Sur le cercueil il y a une autre inscription en arabe « Mutu qabl an tamutu » ‘Mourez avant de mourir’. C’est cette inscription qui forme la légende du tableau.
La troisième inscription est sur le corps du chameau : elle est en persan, la langue du chiisme, car le chiisme était au départ la religion ésotérique. C’est une phrase attribuée à Ali : « Celui qui est avec moi est avec moi, même s’il est au Yémen ; celui qui n’est pas avec moi, même s’il est près de moi, c’est comme s’il était au Yémen ».
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Ce tableau a une légende : quelques temps avant sa mort, Ali dit à ses fils Hasan et Husein : « Lorsque je serai mort, un homme voilé conduisant un chameau viendra réclamer mon corps. Donnez-le -lui. » A la mort de leur père, ses fils lavèrent son corps et le mirent dans un cercueil. Ils virent alors s’avancer une figure voilée qui prit le cercueil, ainsi que l’épée de leur père, les mit sur son chameau et s’éloigna dans le désert. Revenus de leur surprise, les fils coururent après l’apparition pour savoir qui elle était. L’apparition souleva son voile et ils reconnurent leur propre père.
Sur ce tableau il y a d’abord la Mort représentée par le cercueil et symbolisée par le chameau. En effet, les Arabes disent que la mort est un chameau noir qui s’agenouille devant toutes les portes. Mais au-delà de la mort, il y a la Vie Eternelle symbolisée par Ali venant chercher son propre corps : le Moi éternel, libéré de toute entrave terrestre, qui vient chercher sa dépouille mortelle.
Le désert que traverse le chameau, c’est le monde extérieur que l’on parcourt en aveugle pour atteindre le Monde caché, celui de l’Essence Divine. Cette quête de l’Essence Divine par les Soufis est à rapprocher de la quête de la Terre Promise par les Hébreux à travers le désert du Sinaï.
Mais pour atteindre ce Monde caché, il faut s’éveiller du sommeil de l’insouciance. Sur le tableau nous trouvons la clef de cette quête : « je suis la Cité du Savoir, Ali en est la Porte. »
Autrement dit, la Vérité doit être cherchée par la voie, de la mystique musulmane, le soufisme. Et cette Vérité est inscrite sur le cercueil : « Mourez avant de mourir. »
Autrement dit, la Vérité doit être cherchée par la voie, de la mystique musulmane, le soufisme. Et cette Vérité est inscrite sur le cercueil : « Mourez avant de mourir. »
Pour l’être qui ne vit qu’au niveau matériel, la Mort est le monde de l’enfer, c’est-à-dire du néant. Mais pour celui qui s’est éveillé, la Mort est la Vie, une Vie supérieure. On meurt à ce monde profane pour renaître à une vie immortelle, ‘à l’abri des coups de la mort’.
Pythagore disait à ses disciples : « Quand enfin laissant ici-bas ton corps, tu auras pris vers le ciel un libre essor, désormais impérissable, tu seras un dieu immortel, à l’abri des coups de la mort ». Au sens ésotérique, la mort signifie le changement profond que l’homme subit par l’initiation. « Mourir, c’est être initié » – écrivait Platon.
Mourir à ce qui est inférieur pour renaître à une vie supérieure, tel est le thème fondamental de toutes les initiations. Toutes traversent une phase de mort avant d’avoir accès à une vie nouvelle. « La mort est la porte de la vie » selon l’adage romain.
Tout au long de l’histoire des religions, les maîtres qui sont les intelligences constructives du monde, les grands initiés qui entretiennent des rapports avec les esprits visaient à une absorption en Dieu, une assimilation aux Dieux. Cet idéal se retrouve à tous les niveaux culturels et religieux, depuis les chamanes de Sibérie, les prêtres-sorciers des Amérindiens ou des Africains jusqu’aux grandes religions de l’humanité, bouddhisme, islam, judéo-christianisme.
Toutes les épreuves initiatiques impliquent une mort rituelle suivie d’une résurrection ou d’une nouvelle naissance. Le myste qui a été initié aux mystères devient ‘épopte’, ‘celui qui voit’. Il a quitté son corps d’ignorance et d’irresponsabilité, sa condition profane, il s’est éveillé à une vie nouvelle qui est la seule vie réelle.
Dans le scénario des rites initiatiques, la mort correspond au retour provisoire dans le chaos, à partir duquel on crée de nouveau. La vie nouvelle qui va être créée est conçue comme la véritable existence humaine, car elle est ouverte aux valeurs de l’esprit.
C’est comme si l’être surgissait du non-être. La mort initiatique est symbolisée par les ténèbres, la Nuit cosmique, la régression à l’état pré-formel. La nouvelle naissance ne répètera pas la première qui est biologique. C’est une naissance initiatique. Elle n’appartient pas à la Nature, mais à l’histoire sacrée qui est conservée dans les mythes. C’est pourquoi, le prêtre-sorcier, le chamane, le maître sont les détenteurs de cette tradition sacrée transmise par voie orale aux nouveaux mystes.
Parmi les mystères antiques, on connaît les mystères d’Eleusis qui revivaient annuellement un rite agraire : celui de la mort et de la résurrection d’une divinité présidant à la fertilité des champs, Perséphone, pleurée par sa mère, Déméter. Le déroulement des rites reproduisait l’évènement primordial narré par le mythe et les participants étaient introduits dans la présence divine. Il en était de même pour les cérémonies orphico-dionysiaques qui étaient liées au culte des chasseurs primitifs.
Les mystères d’Isis comportaient une mort volontaire et une résurrection. Au cours de ceux d’Osiris, le myste était symboliquement enterré dans une tombe. A cette mort mystique succédait une nouvelle naissance spirituelle. « Né de nouveau afin de renaître dans cette naissance créatrice de vie » – est-il dit dans la liturgie mithraïque.
Dans les gnoses chrétiennes et hétérodoxes des premiers siècles de notre ère, le drame de l’âme humaine, aveuglée et meurtrie à la suite de l’oubli de soi-même, a été racontée à l’aide de scénarios dérivant des mystères hellénistiques. Et c’est par ces gnoses syncrétistes que la valorisation de ces mystères s’est diffusée en Europe et en Asie, à travers le néoplatonisme.
Le christianisme ne les a pas ignorées. Ainsi nous pouvons voir dans l’église catholique la survivance des scénarios initiatiques : on chante la prière des morts sur le diacre étendu sous le drap mortuaire, avant qu’il ne se relève pour être investi de la plénitude des pouvoirs du sacerdoce.
Nous retrouvons les anciens thèmes initiatiques dans les rites spécifiques des Maçons et des Forgerons : épreuves, instruction – transmission des secrets, ainsi que dans les doctrines hermétiques de l’alchimie. Dans le procès des Templiers, il y a des allusions à des symboles et des rites initiatiques.
On trouve également des motifs initiatiques dans les romans de chevalerie du cycle arthurien, en particulier dans la quête du Graal : par exemple, Perceval doit passer une veillée nocturne initiatique dans une chapelle, auprès d’un chevalier mort.
Il existe aujourd’hui nombre de sociétés secrètes et de mouvements initiatiques et hermétistes : par exemple le mouvement théosophique, l’anthroposophie qui sont basées sur une initiation. De même la franc-maçonnerie a hérité des rites d’initiation des corporations de métiers, ainsi que de ceux des Alchimistes et des Templiers. La cérémonie d’initiation maçonnique a pour symbole l’acacia sortant du tombeau : c’est l’arbre de vie qui prend sa source dans la mort. La mort initiatique est la condition sine qua non de toute régénérescence spirituelle.
Mourir avant de mourir, c’est assurer la survie de l’âme, son immortalité. Il ne s’agit pas de notre immortalité individuelle, mais de notre absorption par le grand Tout qui est la Vérité divine.
« En-el Hak », ‘ je suis la Vérité divine ‘ – disait Mansour al-Halladj. « Sache donc que tu es un dieu » – écrivait Cicéron (De republica VI, 17). Plus près de nous, Clément d’Alexandrie disait : « Le vrai gnostique chrétien est déjà devenu Dieu. » Pour ce gnostique du IIIe siècle, le péché venait de l’ignorance.
« En-el Hak », ‘ je suis la Vérité divine ‘ – disait Mansour al-Halladj. « Sache donc que tu es un dieu » – écrivait Cicéron (De republica VI, 17). Plus près de nous, Clément d’Alexandrie disait : « Le vrai gnostique chrétien est déjà devenu Dieu. » Pour ce gnostique du IIIe siècle, le péché venait de l’ignorance.
Mais pour en revenir à un plan plus matériel, la valorisation religieuse de la mort rituelle a abouti à la victoire sur la peur de la mort réelle. Le véritable problème est l’éternelle angoisse de l’homme devant la mort. La seule façon de lui donner un sens positif, c’est de l’accepter come un rite de passage à un mode d’être supérieur et qui confère à la mort cette fonction positive : celle de préparer une nouvelle naissance purement spirituelle, d’accéder à un mode d’être soustrait à l’action dévastatrice du Temps.
C’est pourquoi : Mourez avant de mourir.



