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café turc: XII [en collectionnant les timbres]

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Ce sont les années 50. Nous habitons depuis peu dans le petit pavillon d’Enghien. A une dizaine de kilomètres au nord de Paris, c’est déjà la province. J’y traque l’aventure, partout.  Dans la grand’rue bordée de magasins dont je connais toutes les vitrines par cœur à force de les longer, avec des copines d’école derrière presque chacune d’elles. Dans la graineterie de mon amie Cricri, boutique fabuleuse où de petites montagnes de riz, lentilles, haricots de toutes les couleurs s’élèvent des caissons de bois poli. On peut s’amuser à y déclencher des avalanches qui s’écoulent dans un bruit soyeux, ce que nous faisons souvent le jeudi après-midi, faute d’autre occupation. Le long des murs  de minuscules tiroirs renferment des choses précieuses,  bulbes et semences de toute sorte, peut-être  aussi – imaginais-je avec délice – des poisons.

Le quartier résidentiel de la ville, ce n’était pas vraiment l’aventure, mais le secret des maisons en pierre meulière, toutes hermétiquement gardées par des  murets ou des grilles belliqueuses à pointes en fer de lance,  avec des portails peints en vert et des troènes  soigneusement taillés pour bien séparer l’intérieur de l’extérieur. Et le lac… Ah le lac d’Enghien, que j’ai sillonné tant de fois en canoé, barque ou yole, louvoyant parmi les cygnes et les îlets d’algues traîtresses. Nous y cherchions des animaux fabuleux, des cadavres flottants, des évadés cachés dans les roseaux.  Et tout autour du lac se dressaient  des manoirs qui semblaient à peine habités, tant ils étaient silencieux, fenêtres éteintes où parfois passait – croyait-on voir –  une ombre, jardins en friche… J’ai commencé là d’innombrables romans sans jamais pouvoir les finir… L’aventure à la française des années cinquante, faite d’énigmes à résoudre devant chaque porte fermée.

Mes vrais grands voyages, je les faisais de ma fenêtre, essayant d’imaginer ce que pouvait être la réalité de mots à la sonorité somptueuse, mais abstraite, comme Ceylan, Singapour, Siam, ou des sigles incompréhensibles, AEF et AOF. C’est alors que je me mis à collectionner les timbres. Je les classais pendant des heures dans des petits carnets, par pays et par thèmes. Ma mère m’emmena à plusieurs reprises au marché aux timbres qui se tenait tous les  jeudis avenue Gabriel, près du rond-point des Champs-Elysées. Je proposais des timbres turcs contre d’autres de pays qui m’étaient inconnus. C’était mes voyages… Sur les petits carrés oblitérés je découvrais enfin la jungle de Ceylan, les lotus de Singapour et le roi du Siam. Quant à l’Afrique, elle fut longtemps pour moi une série chatoyante d’oiseaux, d’animaux de la savane et de fleurs.

Un jour une lettre vint de Turquie  avec, sur l’enveloppe,  contrairement aux timbres habituels où seule apparaissait l’effigie compassée d’Atatürk, une merveille de tableau, immense, bleu azur,  une miniature représentant ce qui me semblait être un penseur, un sage, entouré d’arbres et d’oiseaux stylisés.

C’était le philosophe Al-Farabî dont le timbre commémorait le millénaire de la mort. Je ne savais rien de lui, mais il m’était comme étrangement familier : il y avait la couleur de la Turquie perdue, ce mélange de bleu et de vert que je reproduisais inlassablement sur mes peintures en classe de dessin, mais dont le professeur disait que c’était une erreur de les marier ; une espèce de sagesse nonchalante et joyeuse dans l‘attitude et la pensée qu’il me semblait me rappeler; le bâton de pèlerin indiquait qu’il avait dû longuement voyager, peut-être quitter son pays, comme moi.

Mais il avait des amis : les plantes autour de lui ainsi que l’oiseau paraissaient se pencher vers lui pour l’écouter, peut-être leur expliquait-il comment était construit l’univers. Je regardais les fleurs de sureau de notre jardin en me persuadant qu’elles m’écoutaient aussi attentivement et je leur parlais.

La merveille valait 20 kurus, ce qui me semblait bien mesquin pour un philosophe vieux de 1000 ans, mais en même temps c’était une monnaie qui m’était déjà exotique. Les 20 kurus participaient à la féerie et  agrémentaient de leur dentelle le fond bleu à partir duquel s’élevaient les arbustes serpentant autour du sage.

Al-Farabî ne pouvait naturellement pas être mis dans un carnet de timbres, il trouva sa place dans le tiroir secret de mon petit bureau, là où j’enfermais mes trésors. De temps en temps je le sortais pour le regarder et c’était comme si je regardais une vieille photo du paradis perdu. Ce fut le premier tableau de mon musée imaginaire.

Bien plus tard, – j’étais déjà en classe de première ou de terminale – un jour le facteur sonna à notre porte et remit à ma mère une lettre  de Turquie. Puis il dit : « Pourrais-je s’il vous plaît avoir le timbre ? C’est pour la collection de mon fils. »  Ma mère répondit que oui, naturellement, et soudain elle s’écria : « Ah mais non, je ne peux pas vous donner ce timbre, c’est le grand-père de mes enfants ! »  C’est ainsi que j’entendis enfin parler de Salih Zeki Bey.

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Ce timbre fut aussi le premier et pendant longtemps le seul portrait que j’eus de lui. Le grand-père était apparu brusquement comme le génie de la lampe, vert comme lui et comme lui sans corps, la tête émergeant d’un col cravaté, un lorgnon sur le nez et d’énormes moustaches qu’il devait cirer tous les jours. J’appris qu’il avait été un mathématicien célèbre, qu’on l’avait enlevé, petit enfant, à sa famille quelque part dans les Balkans, pour l’envoyer à Constantinople faire des études, qu’il était assez libre-penseur dans ses propos et ses attitudes et qu’il avait, avant d’épouser ma grand’mère Münever, été le mari de Halide Edib la très célèbre dame.

Il avait créé la première faculté de mathématiques. Il aimait donc les chiffres. Cela m’émerveilla, car moi aussi, je les aimais. Je jouais avec les nombres comme on joue avec les mots, je leur trouvais des sens infinis, j’inventais des jeux d’équations à partir de tous les nombres que je voyais, les plaques d’immatriculation des voitures, les numéros des départements, ceux du téléphone. J’aurais pu écrire un sonnet des chiffres, avec une couleur et une sonorité pour chacun d’entre eux, j’ornais mes préférés de dessins de personnages, un peu comme les lettrines des textes médiévaux.

Salih Zeki avait dû jouer avec les anciens chiffres arabes, je l’imaginais petit garçon, refoulant ses larmes et  remplissant des cahiers de petits signes cabalistiques qui le comprenaient. J’appris moi aussi à les tracer à la plume, à les disposer en poèmes que moi seule pouvais lire, comme il avait dû le faire, retrouvant par cet unique moyen le chemin qui me ramenait à lui.