Home revue || dergi || review écrit rideau

rideau

5
0

Je m’appelle Fumijirô et j’ai 28 ans. Tout est fini pour moi. J’ai été pris.

La porte s’ouvre.

Il y a de la lumière dehors, il fait jour. J’avance comme les autres et me retrouve sur le pont. Là, des gardes nous invitent à plonger dans la flotte. Prestement. C’est ce que je vois, c’est comme cela pour moi.

Puis, il se mettent à tirer dans notre direction. Des corps s’écroulent au sol. Je suis un des premiers à plonger. Ca y est  : l’eau. Je vois une île devant moi, à quelques centaines de mètres. Je nage alors que le bateau, lui, continue à rendre sa lie. Tous s’écrasent dans l’eau avec fracas, coulures ternes dans l’océan de l’oubli. Certains d’entre eux, happés par la portance du bateau disparaissent sans bruit alors que d’autres, tombent déjà morts criblés de balles avant d’avoir pu nourrir le moindre espoir. Ils coulent. Je continue à nager.

Au loin, sur la rive, une masse nous attend patiemment.

 

Je suis arrivé sur la grève, haletant. Un homme s’extirpe du noyau de la foule et vient à ma rencontre. Me parle.

–        Tu me reconnais  ?

Je réponds, je ne le reconnais pas  :

–        Non. Je ne pense pas. Je ne sais plus.

L’homme me dévisage alors, il semble lui-même vouloir me reconnaître plus précisément à présent. Je porte l’uniforme standard. J’ai vieilli. J’ai les cheveux très court et mon visage a changé.

L’homme se tient silencieux devant moi. Je n’attends rien. Ne sais pas. Je lui dis  :

–        C’est quoi cet endroit  ?

Il me répond  :

–        C’est là que se trouve ce que l’on oublie.

–        Je vois.

–        C’est ici que se tasse le néant, reprend-il.

Je pense longuement et regarde le tout autours de moi. Je demande  :

–        Sommes-nous morts  ?

–        La mort n’est jamais que l’oubli de sa propre personne, dit-il, nous sommes tous ici car mort à bien des égards effectivement.

Je pense à nouveau. Je ne peux être mort. Je suis Fumijirô et j’ai 28 ans. Je ne me suis pas oublié.

–        Non, je ne suis pas mort, dis-je, et pas plus que vous il me semble.

L’homme semble alors frappé d’une violente douleur en son sein. Il a mal.

–        Non… non, tu ne me reconnais pas.

Puis il s’en va.

 

Je suis endormi sur le sable. Je rêve. Je suis enfant. Je sens la chaleur de la cheminée. La tapisserie. Je suis seul. Autours de moi, des photos sont posées un peu partout. Je suis dessus. Sur chacune d’entre elles. Aux cotés de gens dépourvus de visage aux silhouettes floutées et confondues. Je suis seul. Rien ne se passe, comme si le temps était figé. Il n’y a que ce perpétuel vide. Voilà ce que j’oublie.

 

Un groupe de personnes est venu me réveiller. Encore dans la douleur de mon rêve, je ne discerne aucun visage, seul l’évanouissement de la luminosité me rattache encore au concret.

–        Il ne faut pas rester là, me dit l’un d’entre eux.

Mais je ne l’entends pas. Je ne vois que ces cadres à moitié vides, ce ciel orangé parsemé de bleu pâle, moutonnant dans la tiédeur de cette fin d’après-midi.

–        Il faut trouver votre place, poursuit-il cependant, il y a une place ici pour chacun de nous. C’est là que nous devons passer notre temps.

J’ai entendu à propos du temps  ! Mes yeux se pose sur l’étranger, sur son visage. Ce temps, c’est en fait tout ce que j’ai toujours voulu savoir. Je demande  :

–        Quel est ce temps exactement  ?

–        Celui infini qu’il vous reste. C’est ce que vous avez toujours désiré il me semble.

–        Oui, je le crois.

Puis, tous s’éloignent et m’abandonnent sur la plage. Je vois au loin l’amas d’arbre surplombant l’île. Je pense. Le temps infini qu’il me reste.

 

Je me suis égaré dans l’île et j’entends à présent partout des gens pleurer et crier et hurler leur infini désespoir. J’ai étais pris. Je l’ai voulu. C’est comme ça. L’étranger avait raison, je l’avais toujours voulu au fond. Je continue à m’enfoncer à l’intérieur des terres, au hasard, sans autre but même que celui d’avancer. Mais je finis par trouver  : une clairière, une maison encerclée d’un jardin aux ornements mirobolants. Je connais cette maison. Mon cœur s’emballe et je regrette un instant d’avoir voulu oublier tout cela. J’hésite. Mais je ne peux repartir. Je m’approche alors et observe ce tout, là, enfoui au plus profond de moi. Une boîte à musique est posée sur le bord d’un bassin japonais, rutilante, recouverte d’autocollants avec le chien mignon. Elle s’ouvre. Se met à jouer. Et des poissons se mettent alors à sauter hors de l’eau, entraînant avec eux leurs éclaboussures dorées dans les airs. Je connais cet air. Une berceuse qu’a repris Henri Salvador. Au bas, des fourmis en posture bipède s’activent, suivant les indications de l’une d’entre elles portant une casquette. Je m’assoie, veillant à ne point les écraser et ferme les yeux. Oui, je reconnais cette chanson.

 

La chanson s’est tue. La boîte à musique s’est refermée d’elle-même et est partie jouer plus loin quelque part dans la forêt. Je me lève. Me dirige vers la maison et m’en arrête au seuil. Attends. Sonne. Puis pousse enfin la porte et finit par entrer. Une femme est là, face à moi. Elle vient à ma rencontre et m’appelle par mon prénom. Je lui demande  :

–        Je rêve  ?

–        Non, me répond-elle, tu es ce que tu es, tu vois ce que tu vois.

Elle me regarde alors avec plus d’attention, longuement, familièrement. Dit  :

–        Et tu ne me reconnais pas, je suppose.

Effectivement, je ne la reconnais pas.

–        Peut-être que si vous chantiez…, dis-je, alors peut-être…

La femme me regarde crispée, ses yeux s’emplissent d’une douleur sans nom.

–        Je ne sais plus chanter, dit-elle.

Elle contient un sanglot et ajoute péniblement  :

–        Et d’ailleurs, chanter ne sert plus à rien ici. On ne chante plus pour personne, c’est le principe.

Je ne me souviens plus de la musique que jouait la boîte mécanique tout à l’heure. Je demande  :

–        Vous êtes morte vous aussi  ? Je veux dire, morte, comme la musique  ?

Elle répond, se rassérénant  :

–        Oui, comme la musique.

Je demande encore  :

–        Je vous ai tué  ? C’est ça  ?

La femme me regarde, elle a contenu et enfoui son émoi. Définitivement.

–        Cet endroit, cette île, dit-elle, c’est toi. C’est toi qui en est responsable, toi qui l’aies su faire.

Je revois les gardes nous faire sortir de la cale et nous précipiter dans l’eau.

–        Et l’homme à qui j’ai parlé à mon arrivée, lui aussi je l’ai tué  ?

La femme ne réponds pas. Elle ne semble plus vouloir répondre à présent. Je regarde alors autour de moi, l’intérieur de la maison a changé mais je ne reconnais la chaleur qui y flotte. Enfin, je crois la reconnaître. Je ne sais plus. Je regarde cette femme qui se tient devant moi.

–        C’est inutile, me dit-elle. Inutile. Il n’y a plus rien de toi ni de moi ni de nous.

Mais je ne veux pas la croire. Je ne veux plus la croire. Je regrette. L’étranger avait tort.

–        Mais cela  !, dis-je les yeux fermés en refermant mes bras sur moi-même, tout cela, je le reconnais  !

–        Peut-être, répond la femme, mais tu l’oublieras bien vite, comme tu as déjà même oublié la musique… Tout chez toi n’est que passage. Tu es impropre à l’amour.

C’est vrai. J’ai oublié la musique. Et je sens tout à coup mon corps se vider. De nouveaux. Je reste longtemps dans l’inaction. Oui, pourquoi regretter  ? Je ne sais même plus qui la chantait cette chanson… Je ne le saurais plus jamais. Je dis  :

–        Oui, c’est vrai. Vous avez raison.

Et demande  :

–        Où dois-je aller alors  ?

–        Peu importe, me répond la femme, il y a une pelle juste derrière toi. L’étranger viendra rejeter la terre.

 

Je suis sorti avec la pelle et j’ai commencé à creuser là, juste devant la maison, un trou dans lequel on aurait pu placer un avion de ligne tout entier, pendant des heures et des heures. J’ai creusé un trou assez grand pour tout y enfouir. Puis, l’étranger est venu. Et je lui ai demandé deux minutes, comme si tout ça avait pu s’arrêter d’un coup. J’ai essayé une dernière fois de me souvenir mais rien.

J’ai alors lâché la pelle et levé la tête. Derrière l’étranger, se trouvaient l’homme et la femme, baignant dans une foule dont l’attention première se focalisait sur moi. Je les ai regardé, une dernière fois, puis j’ai fait signe à l’étranger de commencer son œuvre. Ce dernier rejeta alors la terre sur mon corps et un à un, tous les habitants de l’île se jetèrent dans la fosse et s’y rompirent la nuque en couche successives.

 

L’étranger mis plus de onze heures à ensevelir le tout.