
[pour le 6ème anniversaire de la disparution d’Irène Mélikoff]
extraits de ses Mémoires
Je partis pour Istanbul en été 1969 avec l’intention d’entrer en relations avec les Bektachis.
Je m’intéressais depuis longtemps au soufisme et à la mystique. Dans les années 1950, je me passionnais pour les ouvrages de l’historien des religions Mircea Eliade. Puis je m’intéressais au Mevlevis que je vis plusieurs fois tourner à Paris. Mais c’est surtout mon travail sur le roman d’Abu Muslim qui fut déterminant. Il eut une très grande influence sur mon esprit : il me fit entrer dans un domaine où l’imaginaire se mêlait à la recherche scientifique, en y apportant une émotion nouvelle.
Pour retrouver ce sentiment, je me lançai dans l’étude du Maktal-i Huseyn, écrit par le même auteur au XIVe siècle, un certain Hacı Şadi. Mais le texte me déçut, il était de beaucoup inférieur à Abu Muslim. J’en ai expliqué la raison dans un article intitulé : « La tragédie de Kerbela dans la prose épique des Turcs». Huseyn n’était pas un héros. Il était le martyr, celui qui doit être pleuré et vengé. Le véritable héros était Abu Muslim, le vengeur de Kerbela. Cela explique l’importance qu’il gardait encore dans certains milieux turcs.
Mais l’étude de Maktal-i Huseyn me révéla autre chose : il était écrit dans un langage quasiment codé. Il y avait des expressions et des termes que je ne comprenais pas. Je sentais qu’ils contenaient un double sens. Je compris que pour le découvrir, il me fallait entrer en contact avec les Bektachis.
L’écrivain Salih Zeki Aktay à qui je fis part de ma décision m’obtint un rendez-vous chez Ramazan Baba qui habitait près de Merdivenköy. Il me fallait une voiture et un accompagnateur pour aller là-bas. Sermet Sami Uysal qui vivait alors à Paris se proposa. Ce n’était sans doute pas le meilleur accompagnateur pour ce genre de mission, il était spécialiste de littérature. Il nous avait emmenées, ma fille aînée et moi, voir ‘Le roi se meurt’ de Ionesco. Il avait traduit la pièce en turc et elle avait été jouée à Istanbul avec un certain succès.
Nous partîmes en voiture avec un couple de ses amis pour Merdivenköy. En chemin nous nous arrêtâmes pour visiter le dernier tekke bektachi, celui de Şah Kulu où avait séjourné en tant que postnişin le fameux Hilmî Dede. Le tekke était alors en ruines, il était entouré d’un vieux cimetière où reposait Hilmî Dede et d’un jardin à l’abandon.
Nous fûmes reçus par la veuve du dernier dede qui nous fit voir la tombe de son mari, puis la salle où avaient eu lieu les ayn-i cem. C’était une belle salle, bien que très délabrée. Nous remarquâmes des traces de bougie toute fraîches. A ma question la femme me dit que Ramazan Dede était venu la veille et qu’il avait célébré un ayn-i cem.
Puis nous nous rendîmes chez lui. Il habitait une grande villa rouge avec vue sur le Bosphore. Il nous reçut dans un grand salon orné comme un tekke, avec des calligraphies bektachies au mur. Il y avait plusieurs personnes alignées, en tenue de cérémonie, pieds écartés, pouces tournés vers l’intérieur. Sans avoir beaucoup fréquenté les Bektachis, j’en savais assez pour reconnaître une réunion ou un cérémonial bektachi. J’avais vu beaucoup d’illustrations, lu des livres, l’intuition faisait le reste. Nous posâmes au baba les questions qu’il ne fallait pas poser. Y avait-il des Bektachis en Turquie ? Y avait-il des cérémonies ? Il nia tout. C’était en désaccord avec l’agencement du salon. Heureusement nous ne dîmes rien sur les bougies que vous venions de voir et sur le fait qu’il avait célébré un ayn-i cem la veille. Peut-être avais-je été la seule à comprendre l’importance de ce que nous avions vu chez le dede. Je compris qu’il déguisait la vérité, j’avais entendu parler d’un ‘secret’ bektachi, mais sans en connaître la teneur. Avant notre départ, la femme du dede vint me parler gentiment, m’invita à revenir les voir et me dit : « Nous irons nous asseoir en face au café et nous boirons un gazoz’! » J’étais indignée : croyait-elle vraiment que j’avais fait le voyage de France en Turquie pour aller bavarder dans un café ? Je ne répondis rien. Nous quittâmes la maison.
Je me sentais frustrée. Quand je me retrouvai seule à l’Istanbul, je compris soudain mon erreur : le dede m’avait envoyé sa femme pour m’inviter à revenir : cette invitation était une ouverture.
Le lendemain je téléphonai à Salih Zeki Aktay pour qu’il m’obtienne un nouveau rendez-vous auquel j’avais l’intention d’aller seule. Mais le dede était occupé et ne pouvait me recevoir. Je me sentais déçue. Je sortis dans la rue du Péra pour me ressaisir. Soudain je vis une affiche qui annonçait une soirée Haci Bektas, quelques jours plus tard. Je décidai d’y aller. C’était à Harbiye, je ne pouvais pas m’y aventurer seule. Je m’adressai de nouveau à Sermet qui promit de venir. Il arriva en voiture avec un ami. A Harbiye il y avait une foule dense d’Anatoliens auxquels je n’étais pas habituée. Mes compagnons se mirent à parler à voix basse, disant : ‘Nous ne pouvons pas entrer ici, ce sont des Alévis.’ Je protestai: j’avais raté ma visite à Ramazan Dede, je n’allais pas manquer cette occasion. Je décidai donc d’y aller seule.
Dans la salle se tenait un homme qui avait l’air de diriger la réunion. Mes compagnons s’approchèrent de lui et lui dire qu’un professeur étranger voulait assister à la cérémonie. Il me fit aussitôt asseoir au premier rang, près de lui. Il avait une certaine allure et un air d’autorité. Il me semblait l’avoir déjà vu quelque part, mais où ? Il me souriait et m’offrait des boissons. Il parlait comme un Anatolien. Il se leva à un moment pour faire un discours, Visiblement il présidait la séance. C’était un véritable orateur. Quand il se mit à parler, je me dis : « Avec un peu de travail il pourrait très bien parler. »
La séance commença. Un aşık monta sur le podium, un homme brun de haute taille, avec un saz. Il chanta un poème sur Kerbela : ‘Deli gönül çok açılıp şad olma
İmam Hüseyin’e ne oldu baksana !
Il avait une magnifique voix de basse… Je n’arrivais pas à saisir les paroles, car il avait un accent anatolien auquel je n’étais pas habituée ; mais je comprenais le sujet et je me sentais dans l’atmosphère de la Geste d’Abu Muslim. Cela me plaisait beaucoup. J’appris que le chanteur était Feyzullah Çınar.
Puis vint une danse, la danse des Douze imams. Douze jeunes filles vêtues de couleurs différentes, 2 rouges, 2 bleues, 2 vertes, 2 blanches, 2 noires. Je demandai à mon voisin : « Y a-t-il un sens particulier à ces couleurs ? » Il sourit et me dit : ‘Viens à Ankara, je t’expliquerai tout.’- D’accord, – dis-je, – mais il faut que cela soit sûr. Je suis prête à venir, mais pas pour rien.’
Nous fixâmes le rendez-vous pour le dimanche suivant. Je lui dis que je descendrais à l’hôtel Atatürk. J’appris qu’il s’appelait Hasan Arıklıgil et qu’il était le chef de la Société Hacı Bektaş d’Ankara.
A Ankara je me souvins de l’endroit où je l’avais déjà vu : c’est lui qui était à la tête de la délégation de la municipalité d’Ankara qui avait remis les clés de la ville au général de Gaulle, lors de sa visite officielle en Turquie en 1968. Le général les avait pris et avait dit :’ Je vous promets d’en faire bon usage.’ Hasan Arikligil se souvenait de moi : on me prenait pour la femme du général, car je marchais derrière lui !
A l’hôtel je rencontrai Mr Laroche, le célèbre hittitologue, et sa femme, qui donnait un dîner auquel ils m’invitèrent.
Le lendemain Hasan vint me chercher en taxi et m’emmena à Haci Bektas. Je ne connaissais pas encore le mot ‘Alévi’.
Le chauffeur de taxi, un alévi, passait des cassettes de musique et une chanson me frappa, car elle répétait en refrain : ‘Sen Allah’in arslanisin, ya Ali !’ Cela me ramenait à l’atmosphère d’Abu Muslim.
Nous nous arrêtâmes au Mausolée de Asikpasa, devant lequel il y avait un arbuste couvert de bouts de tissus avec des nœuds. Hasan fit trois nœuds sur un de ces rubans. Il m’avoua plus tard qu’il l’avait fait pour que je m’attache à Haci Bektas… Nous visitâmes Haci Bektas, je bus même de l’eau de la source miraculeuse.
De retour à Ankara, Hasan m’invita à dîner et c’est là qu’il me rappela que nous nous étions déjà vus lors de la visite du général de Gaulle. A un moment il employa des termes qui me parurent être du persan. Comme je lui en faisais la remarque, il répondit :’ Tamam, anadilim kürttür !’ Je compris qu’il était kurde. Je connaissais la Turquie depuis 1941 et je n’avais encore jamais rencontré de Kurde.
Décidément avec lui je pénétrais dans un monde inconnu !
Le lendemain il m’attendait à 7h du matin devant l’hôtel. Il m’emmena vers le dernek de Haci Bektas dont il était le président. Dans le taxi il y avait l’asik dont j’avais tant admiré à Istanbul la voix de basse. Au dernek Feyzullah se mit à jouer du saz et à chanter. Je lui dis :’ Chante-moi ‘Sen Allah’in arslanisin, ya Ali !’ Il se mit à rire et dit : ‘ O arslan degil, Allah ‘in kendisidir!’ Et il chanta : ‘Men Ali’den gayri Tanri bolmazem !’
Le ciel venait de me tomber sur la tête ! Je n’avais jamais imaginé une chose pareille : à la Sorbonne, le professeur Claude Cahen répétait souvent en tapant sur la table : ‘Il n’y a pas de chiites en Turquie !’ Et voilà que je me trouvais devant un trait typiquement chiite!
Ce fut pour moi le début d’une nouvelle vie, d’une nouvelle façon de penser ! Jusqu’à présent pour moi il y avait les intellectuels, chercheurs, universitaires, et les autres, ceux que je ne fréquentais pas et dont je comprenais mal le langage. Et ceux-là m’entouraient à présent, qui m’intéressaient et que je devais apprendre à connaître et comprendre.
Je n’étais plus la même personne quand je revins à Istanbul. Je ne me rendais pas encore compte à quel point pour moi tout avait changé ! Une nouvelle vie commençait, à laquelle j’étais peut-être prédestinée depuis ma naissance. Je devais accomplir quelque chose, mais je ne savais pas encore quoi. Tout avait commencé avec le poème chanté par Feyzullah : ‘‘Men Ali’den gayri Tanri bolmazem ‘. Pourquoi ces gens qui se disaient chiites imamites et croyaient aux Douze imams, avaient-ils en réalité des idées que l’on trouve dans une forme extrême du chiisme : divinisation d’Ali et croyance à la réincarnation ? C’est ce que je devais découvrir…
Je partis pour Istanbul en été 1969 avec l’intention d’entrer en relations avec les Bektachis.
Je m’intéressais depuis longtemps au soufisme et à la mystique. Dans les années 1950, je me passionnais pour les ouvrages de l’historien des religions Mircea Eliade. Puis je m’intéressais au Mevlevis que je vis plusieurs fois tourner à Paris. Mais c’est surtout mon travail sur le roman d’Abu Muslim qui fut déterminant. Il eut une très grande influence sur mon esprit : il me fit entrer dans un domaine où l’imaginaire se mêlait à la recherche scientifique, en y apportant une émotion nouvelle.
Pour retrouver ce sentiment, je me lançai dans l’étude du Maktal-i Huseyn, écrit par le même auteur au XIVe siècle, un certain Hacı Şadi. Mais le texte me déçut, il était de beaucoup inférieur à Abu Muslim. J’en ai expliqué la raison dans un article intitulé : « La tragédie de Kerbela dans la prose épique des Turcs». Huseyn n’était pas un héros. Il était le martyr, celui qui doit être pleuré et vengé. Le véritable héros était Abu Muslim, le vengeur de Kerbela. Cela explique l’importance qu’il gardait encore dans certains milieux turcs.
Mais l’étude de Maktal-i Huseyn me révéla autre chose : il était écrit dans un langage quasiment codé. Il y avait des expressions et des termes que je ne comprenais pas. Je sentais qu’ils contenaient un double sens. Je compris que pour le découvrir, il me fallait entrer en contact avec les Bektachis.
L’écrivain Salih Zeki Aktay à qui je fis part de ma décision m’obtint un rendez-vous chez Ramazan Baba qui habitait près de Merdivenköy. Il me fallait une voiture et un accompagnateur pour aller là-bas. Sermet Sami Uysal qui vivait alors à Paris se proposa. Ce n’était sans doute pas le meilleur accompagnateur pour ce genre de mission, il était spécialiste de littérature. Il nous avait emmenées, ma fille aînée et moi, voir ‘Le roi se meurt’ de Ionesco. Il avait traduit la pièce en turc et elle avait été jouée à Istanbul avec un certain succès.
Nous partîmes en voiture avec un couple de ses amis pour Merdivenköy. En chemin nous nous arrêtâmes pour visiter le dernier tekke bektachi, celui de Şah Kulu où avait séjourné en tant que postnişin le fameux Hilmî Dede. Le tekke était alors en ruines, il était entouré d’un vieux cimetière où reposait Hilmî Dede et d’un jardin à l’abandon.
Nous fûmes reçus par la veuve du dernier dede qui nous fit voir la tombe de son mari, puis la salle où avaient eu lieu les ayn-i cem. C’était une belle salle, bien que très délabrée. Nous remarquâmes des traces de bougie toute fraîches. A ma question la femme me dit que Ramazan Dede était venu la veille et qu’il avait célébré un ayn-i cem.
Puis nous nous rendîmes chez lui. Il habitait une grande villa rouge avec vue sur le Bosphore. Il nous reçut dans un grand salon orné comme un tekke, avec des calligraphies bektachies au mur. Il y avait plusieurs personnes alignées, en tenue de cérémonie, pieds écartés, pouces tournés vers l’intérieur. Sans avoir beaucoup fréquenté les Bektachis, j’en savais assez pour reconnaître une réunion ou un cérémonial bektachi. J’avais vu beaucoup d’illustrations, lu des livres, l’intuition faisait le reste. Nous posâmes au baba les questions qu’il ne fallait pas poser. Y avait-il des Bektachis en Turquie ? Y avait-il des cérémonies ? Il nia tout. C’était en désaccord avec l’agencement du salon. Heureusement nous ne dîmes rien sur les bougies que vous venions de voir et sur le fait qu’il avait célébré un ayn-i cem la veille. Peut-être avais-je été la seule à comprendre l’importance de ce que nous avions vu chez le dede. Je compris qu’il déguisait la vérité, j’avais entendu parler d’un ‘secret’ bektachi, mais sans en connaître la teneur. Avant notre départ, la femme du dede vint me parler gentiment, m’invita à revenir les voir et me dit : « Nous irons nous asseoir en face au café et nous boirons un gazoz’! » J’étais indignée : croyait-elle vraiment que j’avais fait le voyage de France en Turquie pour aller bavarder dans un café ? Je ne répondis rien. Nous quittâmes la maison.
Je me sentais frustrée. Quand je me retrouvai seule à l’Istanbul, je compris soudain mon erreur : le dede m’avait envoyé sa femme pour m’inviter à revenir : cette invitation était une ouverture.
Le lendemain je téléphonai à Salih Zeki Aktay pour qu’il m’obtienne un nouveau rendez-vous auquel j’avais l’intention d’aller seule. Mais le dede était occupé et ne pouvait me recevoir. Je me sentais déçue. Je sortis dans la rue du Péra pour me ressaisir. Soudain je vis une affiche qui annonçait une soirée Haci Bektas, quelques jours plus tard. Je décidai d’y aller. C’était à Harbiye, je ne pouvais pas m’y aventurer seule. Je m’adressai de nouveau à Sermet qui promit de venir. Il arriva en voiture avec un ami. A Harbiye il y avait une foule dense d’Anatoliens auxquels je n’étais pas habituée. Mes compagnons se mirent à parler à voix basse, disant : ‘Nous ne pouvons pas entrer ici, ce sont des Alévis.’ Je protestai: j’avais raté ma visite à Ramazan Dede, je n’allais pas manquer cette occasion. Je décidai donc d’y aller seule.
Dans la salle se tenait un homme qui avait l’air de diriger la réunion. Mes compagnons s’approchèrent de lui et lui dire qu’un professeur étranger voulait assister à la cérémonie. Il me fit aussitôt asseoir au premier rang, près de lui. Il avait une certaine allure et un air d’autorité. Il me semblait l’avoir déjà vu quelque part, mais où ? Il me souriait et m’offrait des boissons. Il parlait comme un Anatolien. Il se leva à un moment pour faire un discours, Visiblement il présidait la séance. C’était un véritable orateur. Quand il se mit à parler, je me dis : « Avec un peu de travail il pourrait très bien parler. »
La séance commença. Un aşık monta sur le podium, un homme brun de haute taille, avec un saz. Il chanta un poème sur Kerbela : ‘Deli gönül çok açılıp şad olma
İmam Hüseyin’e ne oldu baksana !
Il avait une magnifique voix de basse… Je n’arrivais pas à saisir les paroles, car il avait un accent anatolien auquel je n’étais pas habituée ; mais je comprenais le sujet et je me sentais dans l’atmosphère de la Geste d’Abu Muslim. Cela me plaisait beaucoup. J’appris que le chanteur était Feyzullah Çınar.
Puis vint une danse, la danse des Douze imams. Douze jeunes filles vêtues de couleurs différentes, 2 rouges, 2 bleues, 2 vertes, 2 blanches, 2 noires. Je demandai à mon voisin : « Y a-t-il un sens particulier à ces couleurs ? » Il sourit et me dit : ‘Viens à Ankara, je t’expliquerai tout.’- D’accord, – dis-je, – mais il faut que cela soit sûr. Je suis prête à venir, mais pas pour rien.’
Nous fixâmes le rendez-vous pour le dimanche suivant. Je lui dis que je descendrais à l’hôtel Atatürk. J’appris qu’il s’appelait Hasan Arıklıgil et qu’il était le chef de la Société Hacı Bektaş d’Ankara.
A Ankara je me souvins de l’endroit où je l’avais déjà vu : c’est lui qui était à la tête de la délégation de la municipalité d’Ankara qui avait remis les clés de la ville au général de Gaulle, lors de sa visite officielle en Turquie en 1968. Le général les avait pris et avait dit :’ Je vous promets d’en faire bon usage.’ Hasan Arikligil se souvenait de moi : on me prenait pour la femme du général, car je marchais derrière lui !
A l’hôtel je rencontrai Mr Laroche, le célèbre hittitologue, et sa femme, qui donnait un dîner auquel ils m’invitèrent.
Le lendemain Hasan vint me chercher en taxi et m’emmena à Haci Bektas. Je ne connaissais pas encore le mot ‘Alévi’.
Le chauffeur de taxi, un alévi, passait des cassettes de musique et une chanson me frappa, car elle répétait en refrain : ‘Sen Allah’in arslanisin, ya Ali !’ Cela me ramenait à l’atmosphère d’Abu Muslim.
Nous nous arrêtâmes au Mausolée de Asikpasa, devant lequel il y avait un arbuste couvert de bouts de tissus avec des nœuds. Hasan fit trois nœuds sur un de ces rubans. Il m’avoua plus tard qu’il l’avait fait pour que je m’attache à Haci Bektas… Nous visitâmes Haci Bektas, je bus même de l’eau de la source miraculeuse.
De retour à Ankara, Hasan m’invita à dîner et c’est là qu’il me rappela que nous nous étions déjà vus lors de la visite du général de Gaulle. A un moment il employa des termes qui me parurent être du persan. Comme je lui en faisais la remarque, il répondit :’ Tamam, anadilim kürttür !’ Je compris qu’il était kurde. Je connaissais la Turquie depuis 1941 et je n’avais encore jamais rencontré de Kurde.
Décidément avec lui je pénétrais dans un monde inconnu !
Le lendemain il m’attendait à 7h du matin devant l’hôtel. Il m’emmena vers le dernek de Haci Bektas dont il était le président. Dans le taxi il y avait l’asik dont j’avais tant admiré à Istanbul la voix de basse. Au dernek Feyzullah se mit à jouer du saz et à chanter. Je lui dis :’ Chante-moi ‘Sen Allah’in arslanisin, ya Ali !’ Il se mit à rire et dit : ‘ O arslan degil, Allah ‘in kendisidir!’ Et il chanta : ‘Men Ali’den gayri Tanri bolmazem !’
Le ciel venait de me tomber sur la tête ! Je n’avais jamais imaginé une chose pareille : à la Sorbonne, le professeur Claude Cahen répétait souvent en tapant sur la table : ‘Il n’y a pas de chiites en Turquie !’ Et voilà que je me trouvais devant un trait typiquement chiite!
Ce fut pour moi le début d’une nouvelle vie, d’une nouvelle façon de penser ! Jusqu’à présent pour moi il y avait les intellectuels, chercheurs, universitaires, et les autres, ceux que je ne fréquentais pas et dont je comprenais mal le langage. Et ceux-là m’entouraient à présent, qui m’intéressaient et que je devais apprendre à connaître et comprendre.
Je n’étais plus la même personne quand je revins à Istanbul. Je ne me rendais pas encore compte à quel point pour moi tout avait changé ! Une nouvelle vie commençait, à laquelle j’étais peut-être prédestinée depuis ma naissance. Je devais accomplir quelque chose, mais je ne savais pas encore quoi. Tout avait commencé avec le poème chanté par Feyzullah : ‘‘Men Ali’den gayri Tanrı bilmezem ». Pourquoi ces gens qui se disaient chiites imamites et croyaient aux Douze imams, avaient-ils en réalité des idées que l’on trouve dans une forme extrême du chiisme : divinisation d’Ali et croyance à la réincarnation ? C’est ce que je devais découvrir…
préparé pour la publication par Belkis Sonia Philonenko


