La ménagerie faisait bon ménage avec les chameaux que nous étions. « Ne pas touché les animos ! » stipulait l’écriteau sur les cages. Les parents ne savaient pas écrire, alors pensez-vous, les mômes ! Ils fréquentaient l’école en dilettante. Pendant plusieurs semaines, le temps des représentations à Thionville, on les accueillait dans notre classe, les côtoyait au quotidien. Ma mère disait que c’étaient « des pauv’ gosses ». Toujours habillés pareil, le même chandail taché, le même jeans déchiré. Les tigres étaient maigres comme des clous et le lama n’en menait pas large… Je les imaginais tout droit sortis du feuilleton Rémi sans famille. Certes ils n’avaient pas le sou ni le sens de l’orthographe, mais quelle vie de bohème ils avaient ! Violons au vent et la gloire du vaurien…
À plusieurs reprises, nous eûmes l’honneur de la venue de la troupe Zavatta. C’étaient des cousins à moi, évidemment, et les blagues fusaient. J’ai un nom (Larizza) pour faire fortune dans le cirque ou le café, d’ailleurs lors d’une descente d’avion à l’aéroport de Nantes il y a quelques années — j’étais invité au salon du livre de Montaigu —, on me héla dans les haut-parleurs (tandis que je me rafraîchissais aux vespasiennes) : « Monsieur Lavazza est attendu à l’arrivée, monsieur Lavazza… »
Mon nom me promettait un futur cousu d’or. Longtemps je me suis couché de bonne heure avec le rêve de surpasser Crésus… Quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, dès l’âge de quatre ou cinq ans je répondais du tac au tac : « Milliardaire ! » Puis, pour mon entrée au CP, j’affinai ma réponse : PDG d’une entreprise de cosmétiques ; j’avais lu les exploits de madame Bettencourt dans le Guinness des Records… J’ai maintenu cette visée jusque tard, vers treize ou quatorze ans, quand l’esprit de liberté m’a conquis et définitivement affranchi des seuls impératifs matériels. Déjà les enfants du cirque me l’avaient insufflé, cet esprit-là. J’ai fini saltimbanque du stylo à encre, manouche des cartouches, ma foi je n’en suis pas très loin…
(extrait de « Mirabelle couleur », Ed. Orizons, p. 75-76)



