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café turc: VI-VIII

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VI.

J’ai 2 ans, j’ai 3, 4 ans. Nous vivons, ma mère et moi, au Collège américain d’Izmir – les institutrices, Miss Parsons, Miss Forster, Miss Greene font mon apprentissage. « Little Belkis, don’t be afraid of the karafatma’s. They are black, but they don’t bite ! » Et encore : « Don’t eat too much baklava, you’ll be sick and besides you’ll get fat ! And, please, apologize when you have hiccups ! » Dans le parc qui me paraissait immense je cherchais des violettes au pied des grands arbres et levais le nez vers les  branches pour tenter d’apercevoir un écureuil. Les élèves, habillées à la mode des années 40-45, robes larges à fleurs, taille fine et cheveux en rouleaux sur la nuque, s’arrêtent en riant : « Bonjour, küçük hanim ! » C’est une époque heureuse.

 

VII.

C’est Kalfa, la ‘nounou’ noire, qui s’occupa de moi et de ma sœur Lâden à Mersin. Sa mère avait été enlevée petite au Soudan par les soldats du Sultan et avait servi comme esclave au palais impérial ; puis on lui fit épouser un officier ivrogne et violent, le père de Kalfa. Kalfa adorait le bébé et, en tant que « la grande », j’étais traitée avec une certaine désinvolture. Un jour, j’admirais les bas de nylon de ma mère déroulés sur le bras d’un fauteuil et je passais la main dessus. Le soir ma mère constata qu’un des bas était filé. La nounou qui m’avait vue m’accusa du crime. Je crois que je ressentis pour la première fois le sentiment d’injustice et l’impuissance de l’innocent soupçonné à tort. Le monde n’était donc pas parfait, il devenait contestable, il fallait s’en défier.

Comme je protestais, Kalfa me dit : «  De toute façon, il y a Quelqu’un qui te voit depuis le ciel et Il te punira ! » Première découverte d’un dieu, mais quel dieu ! Vengeur et, pire, injuste ! Longtemps je gardai la crainte de ce Quelqu’un qui voyait tout d’en haut et punissait sans indulgence ni compassion.

Kalfa me laissa entendre, dans un élan de sadisme, que le Quelqu’un réglerait ses comptes avec moi après ma mort et mon épouvante grandit encore. Oncle Rasih, roux et athée, que j’interrogeai s’esclaffa : «  Mais non, ce sont des histoires, il n’y a aucun dieu ! » – « Mais alors, après la mort… ? » – «  Après la mort, il n’y a plus rien du tout ! » – répondit-il en riant et il retourna à son cher Karl Marx. Qui croire ? J’essayais d’imaginer un « après la vie » sans rien, le vide absolu, et moi avec, et je pleurais tous les soirs avant de m’endormir. Qui dira que l’enfant ignore la métaphysique? Parents, méfiez-vous ! Il est souvent plus lucide que vous !

Deux ans après, à Paris, ma grand’mère m’envoya suivre le catéchisme dans une petite église russe de la rue de la Tour. Le père Sylvestre nous parlait d’un dieu gentil qui aimait les enfants, pardonnait nos offenses et me donnait mon pain quotidien. C’était bien : devant lui il ne fallait même pas se justifier car il savait tout et surtout, si j’étais sage, il me recevrait dans son jardin d’Eden, plein de fleurs et de fruits – que je me représentais comme mon jardin de Mersin –  après ma mort. C’est à cette époque que je recommençai à m’endormir sans frayeurs.

 

VIII.

Mon arrivée en France se traduisit par la disparition brutale des couleurs. C’est comme si je passais brusquement dans un film en noir et blanc. Le monde, mon monde, était chatoyant, bariolé, ivre de couleurs. Les azalées qu’on appelait ‘fleurs de feu’ étaient d’un rouge violent, le Bosphore incroyablement bleu indigo; les marchés ruisselaient de verts, de jaunes, de violets. Même la pierre, la poussière de la route, la rouille des  bateaux et de l’automne étaient lumineux. Le noir claquait avec des irisations éclatantes dans les voiles des  vieilles femmes. Les quelques jours passés à bord du paquebot qui nous amenait d’Istanbul en France sont dans ma mémoire aveuglants de lumière. La dernière image colorée est celle de la mer scintillante au pied du Stromboli crachant ses flammes. Le bateau était inondé de soleil.

Puis… Marseille, les docks, le train, Paris, l’appartement rue Eugène Manuel.

J’entrai dans un univers gris, gris de l’Occident, gris de l’après-guerre – on était en 1948. J’ai appris à en  distinguer toutes les nuances. Gris poussière étaient les immeubles, gris plombé le ciel et les gens dans la rue, gris verdâtre les murs de l’école rue de Passy. Dans l’appartement un long couloir sombre, peu de fenêtres, toujours fermées, des vieux journaux empilés, des draperies fanées. Grise la vie nouvelle… Avec la couleur je perdis la vue : je devins myope en quelques semaines…

Bien plus tard, je retrouvai cette impuissance à distinguer la couleur chez le pauvre joueur d’échecs de Nabokov. Lui se déplaçait dans un monde noir et blanc, le ‘Solus Rex’ d’un échiquier gigantesque. Je me souviens qu’il ne voyait le monde en couleurs que lorsqu’il avait de la fièvre et rêvait des paysages perdus de son enfance. Pour cela seulement Loujine devint dès la première lecture mon frère.

Il fallut plusieurs années pour que les couleurs reviennent, peu à peu, timidement, pâles au début, puis plus hardies. Mais elles vivent leur propre vie. Elles ont gardé le goût des combinaisons étranges qui étonnaient mes professeurs de dessin, bleu cachemire et vert d’eau, or et orange,  sanguine et mûre, des couleurs de blason. Aujourd’hui encore je vois les couleurs comme à peine posées sur l’objet, prêtes à s’envoler au moindre souffle.