
Kaurismäki a longuement cherché la ‘bonne’ lumière pour tourner son film et l’a trouvée au Havre. Ses personnages, ceux que l’on retrouve d’un film à l’autre, les marins, la patronne du bistrot – merveilleuse Elina Salo -, les oubliés de la vie, gens sans travail, sans papiers, sans domicile, sans existence, errent dans un dédale de ruelles, de bouts de quais mouillés et de masures pauvres et accueillantes. Ils parlent peu, souvent immobiles, perdus dans leurs rêves. Les vieux dockers aux belles gueules burinées sirotent un verre au comptoir. Le profil d’aigle de Jean-Pierre Léaud, inquiétant à l’extrême, traverse un instant l’écran.
Le jeu des acteurs est comme souvent chez Kaurismäki volontairement artificiel et peut étonner ceux qui le connaissent mal. Mais c’est le jeu des poupées de guignol : leurs gestes sont maladroits, cassés par la vie, mais, observez-les bien, elles ont une âme, elles savent voir, entendre et aimer. C’est le secret de Kaurismäki : déceler la tendresse qui existe au plus profond de la désolation, celle qui réconcilie avec le genre humain.
L’histoire est simple: Marcel Marx, écrivain qui a choisi l’humilité en devenant cireur de chaussures, recueille un gamin africain, échappé d’un container et recherché par la police, et l’aide à rejoindre sa mère à Londres. Tout le quartier s’y met pour l’assister : le marchand de fruits, les habitués du bistrot, la boulangère, et Little Bob, le vieux rocker à la voix de velours. C’est un conte de Noël, qui se termine bien, où tout le monde, même le policier, est gentil, une histoire de fraternité d’où l’on sort heureux pour un temps.
Mon amie Ours m’a dit avoir beaucoup ri durant la projection, une autre a trouvé le film ‘glauque’. Ce n’est pas contradictoire, car c’est aussi le talent de Kaurismäki de faire rire à la manière de Gogol : rire au travers des larmes.


