lorsque j’ai posé ma bougie sur la lune.
des flaques de murmures
tapies sous les branches des hêtres,
le silence d’un parfum
inondant le clair de lune,
les vagues de la brume
s’élevant petit à petit…
dors, tu as le temps, je pensais,
puisque les minutes coulaient du ciel
comme la rosée à travers les ronces.
je regardais l’océan se perdre à l’horizon
jusqu’à se confondre au ciel.
c’est dommage, les lucioles qui brillent
comme des diamants en pluie
sont si insignifiantes au soleil…
c’est dommage, le bonhomme
qui traîne son cerf-volant
dans les vagues du ciel
ne sait pas que souffle une brise
entre les brins d’herbe.
demande à la chenille, elle sait…
Je ne sais plus exactement comment cela est arrivé, ni quand exactement. Quand donc ai-je cessé de rêver ? Mes nuits sont devenues vents et cauchemars dans lesquels je déambule en noir et blanc.
J’ai perdu toutes les traces de la vie d’avant et pourtant ma mémoire en est encore empreinte parfois… Parfois, lorsque je me rappelle mon enfance, lorsque, petite fille, je rêvassais en scrutant le ciel, et comme tant d’autres enfants de mon âge, j’inventais des personnages, des animaux féeriques, toutes sortes de formes, en observant le défilé gracieux des nuages. Parfois je m’envolais avec eux, haut, très haut et là, je dansais parmi les cygnes du lac céleste.
Jusqu’au jour où une brise m’emporta soudain, et je me retrouvai à califourchon sur une rampe qui allait me guider vers mes plus merveilleux rêves… Elle était là, devant mes yeux, incroyablement réelle, j’avais souvent écouté ma mère me parler d’elle, elle l’appelait « arc-en-ciel ». Cette voûte multicolore était à présent prête à m’emporter, alors tout doucement, je glissai vers elle, sautillant d’un faisceau à l’autre comme par magie.
Rouge avait toujours été mon préféré… Comme les petits souliers vernis que maman gardait précieusement au grenier dans leur petite boîte poussiéreuse. Rouge comme ma première bicyclette et mes genoux écorchés de tant d’acrobaties. Ou encore comme mes doigts après la cueillette des fraises du jardin dont maman faisait des confitures sous mes yeux émerveillés. Rouge comme l’odeur sucrée de ces confitures encore chaudes dans la cuisine en été…
Orange apparut aussitôt comme roulaient au creux de mes mains les clémentines à l’approche des fêtes de Noël. Je ne comprenais pas pourquoi les clémentines étaient des fruits de l’hiver, mais elles annonçaient les préparatifs joyeux, et je savais qu’il fallait être sage… Orange le ciel du soir lorsque le soleil se couche, je croyais réellement que le soleil partait s’éteindre quelque part pour réapparaître au petit matin après le règne de Dame Lune.
Et puis je glissai vers le jaune, si tendre jaune, si chaleureux. Jaune comme mes boucles dorées de petite fille, comme les jonquilles du printemps et la petite robe d’été que j’arborais fièrement du haut de mes cinq ou six ans. Que j’aimais cette couleur de soleil, de blés murs et du jus de citron acidulé qui picotait les yeux…
En quelques instants je passai au vert. Vert, c’était les yeux de mon papa, les prairies de nos vacances en famille, j’avais peur des vaches et maman riait. Vert, c’était la balançoire au fond du jardin qui allait toujours plus haut mais ne s’envolait pas, à mon grand regret.
Bleu fut un intense moment de fraîcheur qui me couvrit aussitôt d’un voile de douceur incroyable, c’était mieux encore que le ciel d’été, c’était mon premier ourson en peluche, et encore ce joli livre d’images que j’avais reçu à l’école… Bleu était moelleux.
Enfin, violet m’entraîna vers les odeurs de glycine de la tonnelle où je me croyais princesse dans une quelconque histoire de fées, c’était la cueillette des fleurettes qui symbolisaient l’amour. Violet comme mes lèvres après avoir mordu dans une tarte aux myrtilles… Mais aussi comme les soirs d’orage où les éclairs déchiraient le ciel à coups de griffes acérées et que j’allais me réfugier dans le lit rassurant de mes parents.
Aujourd’hui je suis dans mon lit à me remémorer les couleurs de mon enfance. Depuis quand mes rêves m’ont-ils quittés ? Depuis quand, mes cauchemars en noir et blanc ? Je ressasse avec nostalgie mes années d’insouciance, il faut peut être admettre avoir vieilli… Sans doute est-ce d’avoir négligé mon cœur d’enfant. Sans doute est-ce depuis que j’ai arrêté de croire en lui et que je regarde le monde de mes yeux fatigués d’adulte qui ne rêve plus de Noël, de la balançoire du jardin et de l’odeur des confitures…

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