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[peau-pierre]

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Le soleil se délivre de sa stupeur de cuivre,
La pierre se libère de sa torpeur de pierre,
L’arbre sort de son sommeil de feuilles,
Quand l’oiseau tire à longs traits son chant du
Et la substance du jour de son linceul.

Des arbres me poussent dans la mâchoire…
Plus d’une fois, dans cette cour d’école envahie
par la danse obscène des platanes taillés,
dépassant les toits, l’avait saisi ce goût d’un très vieux rêve.
Fixant son regard à l’angle même où,
nouant avec le temps un pacte inextricable,
il  donnait lieu  à  l’irruption  d’un  temps  qui  le  rêvait
comme pour s’assurer de son existence ;
fixant son souffle comme s’il voulait arrêter l’impression fugace.
la voir enfin en face ;
(Courant le même risque qu’Orphée, il devait apprendre que
c’était sa fugacité même qui  lui avait dérobé, à peine institué
la chance de son sens ;
Laissant entrevoir la hâte patiente, irrésistible :
Fleuve de bois qui se ramifie dans les méandres du ciel)
Et peut-être, à cet instant, ayant ralenti le cours de sa pensé
le fleuve sembla accélérer sa course et il assistait
comme les montagnes au cycle affolé des saisons :
Les arbres poussaient à vue d’œil : brun – vert – brun – blanc ;
couleurs, friction du temps.
Le platane glisse et enserre son appui de fer dans sa chair
se frayant un chemin dans les pierres du ciel

(Chaque changement de direction, dans l’orientation
de la pâte lente de son rêve,
fut une entaille, une blessure)
C’est la terre sortant son rêve de terre,
c’est la sève poussant mon cœur,
mon cœur nourri d’un arbre qui me traverse,
et dont je ne suis peut-être que le rêve d’une de ses feuilles ;
encore humide de la longue nuit venue jusqu’à elle pour voir le jour
et faire naître l’ombre en touchant la lumière.

 

—————————————- Extraits de « Peau-pierre », Henry Fagne, Bruxelles-1975